La théorie de la piscine

La victoire de Trump résulte de la convergence de deux comportements : la colère et la peur des ruraux blancs, et l’abstention des jeunes citadins, électeurs de Bernie Sanders à la primaire démocrate.

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Qui l’eût cru ? Trump fait réfléchir ! Depuis une semaine, on ne compte plus les commentaires et les analyses qui, partant du résultat de l’élection américaine, en viennent à s’interroger sur l’avenir de la société française et le destin de l’Europe et du monde. Les pessimistes emprunteraient volontiers à Victor Serge le titre de son admirable roman : S’il est minuit dans le siècle [^1]. Après Orban, Poutine, Daech, et quelques autres, voici maintenant Trump. En attendant peut-être Le Pen. Nous tâtonnons dans une nuit sans lune. Les plus optimistes ressortent au contraire la théorie de la piscine. Nous touchons le fond, c’est donc le moment de rebondir. Emmanuel Todd, devant qui j’usais un jour de cette image facile, m’objecta avec humour que la piscine de l’histoire n’a pas de fond. On peut toujours descendre plus bas. Il n’avait sans doute pas tort. Je serais pourtant enclin à ressortir aujourd’hui cette stimulante « théorie ». Non comme une incantation magique, mais comme une politique. Agir et ne pas rester inerte devant les événements. Et agir, c’est avant tout porter un diagnostic.

Rien n’est simple dans cette histoire. Il est admis à présent que la victoire de Trump est d’abord la défaite de Clinton. Certains ont sans doute été tentés de s’en réjouir secrètement. Mais, parce que c’est un seul et même événement, on ne peut se laisser aller à la moindre petite jubilation. La victoire de Trump me fait horreur. Il faut donc très vite cesser d’applaudir à la déroute des « élites », même si elles sont la cause du désastre. Ce n’est ni le directeur du New York Times, ni le patron de CBS qui vont souffrir de l’ère Trump. Ce sont les minorités ethniques et sexuelles ; ce sont les femmes ; les pauvres, surtout quand ils sont noirs ou hispaniques, comme c’est souvent le cas.

Les élites s’en sortiront. Wall Street se porte bien, merci. Car Trump, ce n’est pas la victoire des pauvres. C’est bien davantage celle du Ku Klux Klan, de la National Rifle Association, des suprémacistes, des créationnistes… C’est la victoire de la peur et de la colère des classes moyennes blanches qui amalgament mondialisation et immigration, concurrence des produits chinois et main-d’œuvre mexicaine. Le programme de Trump tient en deux mots : protectionnisme et volontarisme. C’est le triomphe du « Moi je », au moment où beaucoup d’Américains ont le sentiment que leurs responsables politiques sont frappés d’impuissance, pris dans un entrelacs de systèmes, et de traités de libre-échange qu’ils ont eux-mêmes fabriqués. « Je vais m’occuper de vous et seulement de vous, a-t-il dit en substance à la classe moyenne blanche, je vais faire barrage à l’évolution démographique ; je vous défendrai aux dépens de la terre entière, au mépris de tous les usages et de toutes les conventions. »

Son discours isolationniste n’a pas d’autre programme que cet « America first » qui renvoie aux heures les plus sombres de l’histoire, lorsque ce même slogan était le cri de ralliement d’une organisation pronazie américaine. Il a inauguré ce que les Américains appellent la post-truth politics, ou politique post-factuelle. Ce moment où le « n’importe quoi » est audible, tant le refrain du « il n’y a pas d’alternative » inspire lassitude et dégoût. Tous les mensonges et toutes les démagogies plutôt qu’une vérité unique imposée ! La victoire de Trump résulte de la convergence de deux comportements : la colère et la peur des ruraux blancs, et l’abstention des jeunes citadins, électeurs de Bernie Sanders à la primaire démocrate. Deux populations que tout oppose mais qui ont en commun de vouloir le changement, et de détester l’appareil démocrate, incarnation d’un ordre économique et social prétendument immuable.

Et nous, qu’allons-nous faire de ce constat ? Si nous laissons agir une sorte de mimétisme transatlantique, il peut profiter, bien sûr, à Marine Le Pen. Ou à Fillon, qui n’est plus très loin du même discours. Mais il peut aussi, et très paradoxalement, servir la cause de Juppé, d’Hollande ou de Macron, nos « Clinton » à nous, pour une sorte de revanche, afin que la France ne connaisse pas la même mésaventure que les États-Unis. Ceux-là espèrent que les électeurs français finiront par avoir peur de la peur. Ce serait reculer pour mieux sauter car les causes de la « trumpisation » d’une partie de notre société continueraient de produire leur effet dévastateur. Il faut donc espérer une autre voie. Un Bernie Sanders. Le lecteur croit me voir venir…

Car, c’est évidemment Mélenchon qui est aujourd’hui le mieux placé pour occuper la place. Ce n’est pas mon propos ici. Que ce soit lui ou un autre, en France et ailleurs en Europe, la question se pose historiquement d’une gauche qui rompe avec le social-libéralisme de résignation, en offrant une autre perspective qu’un ultranationalisme, héritier abâtardi du fascisme. Pour cela, il faut avoir conscience que le combat n’est pas seulement moral. L’une des erreurs les plus communément commises depuis une semaine est l’idée que les « élites » (je me méfie d’un usage trop systématique de ce mot) « n’ont rien vu venir ». En vérité, elles veulent surtout ne rien changer. Auraient-elles « vu venir » qu’elles n’auraient pas rompu pour autant avec leur modèle économique et financier. Nous ne sommes pas avec elles dans le registre de l’erreur d’interprétation, mais dans celui du conflit d’intérêt. Nous devons tirer les bonnes leçons du désastre américain.

[^1] Paru chez Grasset en 1939, le roman a été réédité en Livre de Poche en 1976.

Rendez-vous le 2 décembre

Nous inaugurons le 2 décembre, à 19 h, au Lieu-Dit (voir ci-contre) une série de rencontres, en partenariat avec la Fondation Copernic. Premier invité, Christian Laval, qui nous aidera à tracer des perspectives pour la gauche. Vous êtes conviés à assister… et à participer.


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