Politique-fiction

La raison principale de la percée de François Fillon est évidemment l’effondrement de la gauche de gouvernement, qui a ouvert la voie à une droite qui ne se connaît plus de limites.

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Connaissez-vous Politique-fiction, le nouveau jeu de société auquel s’adonne la gauche ? Il occupe depuis quelque temps les soirées entre amis. Nous avions commencé, comme il se doit, par une question facile, accessible aux débutants : faut-il ou non aller voter Juppé pour éliminer Sarkozy de la primaire de la droite ? Depuis dimanche, le jeu se corse singulièrement. Nous voilà directement confrontés à une question à très fort coefficient : faudra-t-il aller voter Fillon pour éviter le Front national, ou Front national pour éliminer Fillon ? J’exagère à peine. Comme disait Beaumarchais : « Hâtons-nous d’en rire pour ne pas avoir à en pleurer ! » Car, derrière ce funeste exercice de politique-fiction, il y a le désastre d’un quinquennat, et l’accablante responsabilité d’une gauche de gouvernement qui nous a placés devant ces choix impossibles déjà expérimentés, à plus petite échelle, au moment des régionales. Souvenez-vous : Estrosi ou Marion Maréchal-Le Pen ? « Estrosi », nous avait enjoint Manuel Valls, sans l’ombre d’une autocritique. Des choix auxquels, pour notre part, nous nous refusons évidemment. Car le mieux serait que la fiction reste un cauchemar, et qu’un candidat authentiquement de gauche se qualifie pour le second tour de la présidentielle. Ce n’est pas pour l’instant ce que prédisent les Oracles qui, il est vrai, se trompent beaucoup ces temps-ci. Alors espérons et bataillons ! Nous en sommes aujourd’hui à mesurer des enjeux, plus dramatiques qu’on ne l’imaginait.

Nous connaissons assez bien le Front national, même relooké par l’ex-chevènementiste Florian Philippot. Mais nous ne faisons que découvrir avec effroi le programme de François Fillon. C’est un programme de guerre sociale d’une très grande violence (voir l’analyse de Michel Soudais en pages suivantes). La liquidation de 500 000 postes de fonctionnaires n’irait pas sans destructions massives de services publics, dans les écoles, dans les hôpitaux. La durée hebdomadaire du temps de travail pourrait être portée au gré des rapports de force dans l’entreprise jusqu’à 48 heures. La fiscalité accablerait les petits pour mieux exonérer les gros. Et tout est à l’avenant. Fillon nous promet un thatchérisme à la française.

Ajoutons que l’attaque est évidemment furieusement inégalitaire. Dans le collimateur, les smicards, les chômeurs, l’école publique… Quant à la laïcité, qu’en reste-t-il dans des discours (celui de Juppé n’est pas en reste !) qui se disputent l’onction papale. Une autre guerre qui annonce des déchirements tout aussi effrayants serait déclarée à l’islam. Non pas à l’islamisme, mais bien au culte musulman placé sous contrôle, et en état de perpétuelle suspicion. Porte-parole quasi-officiel de la droite catholique, avatar de l’ordre moral, Fillon nous annonce un retour en arrière d’un bon siècle. Jusqu’à réécrire des manuels scolaires pour recréer un roman des origines. Il n’a sans doute pas lu Marc Bloch, le fondateur de l’école des Annales, qui mettait déjà en garde en 1941 – la date n’est pas anodine – contre la chimère de la recherche des origines. Fillon, c’est un peu Charles Maurras, candidat à la présidentielle de 2017.

Mais, ce n’est pas tout. C’est aussi une morbide fascination pour un autocrate sanguinaire nommé Poutine. En quoi il s’accorde plutôt bien avec Trump et, surtout, avec Marine Le Pen, dont il n’est décidément pas très loin. Avec cette grosse contre-vérité entretenue selon laquelle Poutine combattrait Daech, alors qu’il ne participe en rien à cette guerre-là, tout occupé qu’il est à anéantir les quartiers d’Alep tenus par les rebelles. Voilà qui fait un portrait peu engageant du vainqueur probable de la primaire de la droite. Reste à s’interroger sur les raisons de sa fulgurante progression. Assurément, il y a un aspect personnel. François Fillon est un « ultra » sous les traits patelins du gendre idéal. Une rage antisociale déclinée à mi-voix et demi-sourire. C’est, si j’ose dire, du pain bénit pour la sociologie, tant il s’identifie à la catégorie sociale dont il défend les intérêts. C’est à lui seul un atome de lutte de classe.

Passéiste, version Ancien Régime, il plaît à une bourgeoisie qui avait un peu honte de ce gredin de Sarkozy. Mais la raison principale de sa percée est évidemment l’effondrement de la gauche de gouvernement, qui a ouvert la voie à une droite qui ne se connaît plus de limites. Il est d’ailleurs remarquable d’observer que les programmes des candidats de la primaire partaient tous d’un « acquis » légué par MM. Hollande et Valls : la négociation se fera désormais dans l’entreprise. Sans la loi El Khomri, leurs discours s’effondrent. Dans ce sombre tableau, on peut tout de même trouver à se réconforter. Afin que la perspective d’un duel Fillon-Le Pen reste une fiction morbide, il faut une vraie gauche, assumée, et fière de ses valeurs. Et cessant de braconner sur les terres de ceux auxquels elle ne plaira jamais.


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