Une campagne très réussie

Voilà comment les États-Unis pourraient en venir à porter à la Maison Blanche un homme comme Donald Trump, c’est-à-dire le plus imprévisible et le plus inquiétant des présidents.

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Le sexe (masculin) aura décidément joué un rôle important dans la campagne présidentielle américaine. On se souvient que, début octobre, le Washington Post avait publié une vidéo de 2005 dans laquelle on voyait Donald Trump tenir des propos pleins de vantardises salaces qui allaient plutôt bien avec le personnage. L’épisode avait entraîné la défection de plusieurs hauts responsables du Grand Old Party, et les intentions de vote en faveur du milliardaire avaient immédiatement subi une chute vertigineuse. À tel point que l’on croyait l’affaire pliée. Mais voilà qu’un certain Anthony Weiner opère un retour inattendu dans la campagne. Cet élu démocrate de l’État de New York avait pris la fâcheuse habitude d’envoyer à de très jeunes femmes des photos d’une partie de son anatomie qu’il jugeait sans doute assez avantageusement protubérante. Ce n’est pas tout à fait le nez de Cléopâtre, mais il se pourrait bien tout de même que la face de l’Amérique, sinon du monde, en fût changée.

Car Anthony Weiner n’est pas n’importe qui. Du moins dans l’ordre futile de la notoriété. Membre de la Chambre des représentants, mais contraint de démissionner après le scandale, il était surtout, jusqu’en août dernier, l’époux de la plus proche conseillère d’Hillary Clinton. Et c’est ainsi que l’enquête sur les harcèlements auxquels se livrait Anthony Weiner a conduit le FBI à se plonger dans la correspondance qu’entretenait son ex-épouse, Huma Abedin, avec la candidate démocrate.

L’affaire des emails commence quand les limiers de l’agence fédérale découvrent que celle qui était à l’époque secrétaire d’État ne faisait pas qu’échanger avec sa conseillère des propos que l’on imagine amers sur l’éternel masculin. Mais qu’elle envoyait aussi toutes sortes de messages à caractère politique supposés plus ou moins confidentiels, dont certains auraient dû être réservés à une messagerie cryptée censée échapper à Julian Assange et à WikiLeaks, voire à Vladimir Poutine. L’affaire semblait classée fin juillet, quand le FBI avait conclu qu’il n’y avait finalement là rien de très répréhensible. Hillary Clinton pouvait continuer tranquillement son ascension dans les sondages, et Donald Trump ses assauts de vulgarité désespérée. Jusqu’à ce 28 octobre, quand le directeur du FBI a soudain annoncé qu’il diligentait un supplément d’enquête à la suite de la découverte de nouveaux emails dans l’ordinateur d’Huma Abedin.

La nouvelle a fait l’effet d’une bombe. Hillary Clinton a-t-elle péché par désinvolture ? A-t-elle mis en danger la sécurité de son pays ? C’est évidemment ce que Trump s’est empressé de crier sur les toits. Mais rien n’est prouvé. Et le pire, c’est que rien ne le sera avant l’élection. Si bien que l’on se trouve dans cette situation absurde où un simple soupçon peut faire basculer le scrutin. Il faut dire que dans un pays déchiré par de multiples fractures ethniques, culturelles, sociales (voir en pages suivantes), une valeur continue de faire assez largement consensus, c’est le patriotisme. Et son corollaire, la sécurité.

Et voilà comment, au nom de la sécurité, les États-Unis pourraient en venir à porter à la Maison Blanche un homme comme Donald Trump, c’est-à-dire le plus imprévisible et le plus inquiétant des présidents. La vérité, c’est que les électeurs américains sont face à un choix impossible. Impossible, mais assez représentatif de l’état de nos démocraties. Trump fait peur. Mais Clinton, elle, rassure trop. Elle incarne l’inertie du système, la reproduction des élites et la confirmation de toutes les fractures qui déchirent le pays. C’est le drame de cette élection : le changement, la part de subversion, le coup de pied dans la fourmilière, c’est l’horrible Trump, raciste, machiste et homophobe qui l’incarne.

Cette déprimante dualité nous rappelle quelque chose. S’il advenait que nous ayons à choisir un jour entre Juppé et Le Pen, nous ne serions pas très loin de cette opposition mortifère. L’extravagance en moins. Finalement, le seul air frais de cette campagne américaine nous est venu d’un homme de 74 ans. Bernie Sanders, l’idole des jeunes. Par opportunisme, en professionnelle de la politique, Hillary Clinton lui a emprunté à point nommé quelques mesures qui ont un peu gauchi son programme. Elle n’en fera évidemment rien. La vraie question que pose cette campagne est donc celle-ci : les électeurs de Sanders ont-ils un avenir politique ? Le changement peut-il avoir un autre visage que celui, effrayant, de Donald Trump ? Est-ce possible dans un système verrouillé par l’argent ?

La campagne d’Obama en 2012 a coûté un milliard de dollars, et trois fois plus si l’on considère les élections au Sénat et à la Chambre des représentants. Le sort de la démocratie américaine est donc de plus en plus entre les mains des financiers qui choisissent leur candidat, et en font discrètement leur otage. D’où, par exemple, l’omniprésence de banquiers dans le cabinet Obama. Or, ces gens-là sont rarement subversifs. Finalement, cette campagne électorale est une réussite. Il y a eu du sexe, des coups de théâtre et des coups tordus, du fric, et même, pour finir, du suspense. De la politique, un peu moins.


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