Une émeute électorale

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Une analyse au moins fait l’unanimité : la victoire de Donald Trump est l’expression d’un rejet profond de cet « establishment » qu’Hillary Clinton incarne jusqu’à la caricature. C’est une sorte d’émeute électorale, désordonnée, régressive et réactionnaire qui est finalement sortie des urnes en ce 8 novembre américain. Le drame de cette élection, c’est que le choix politique, depuis l’élimination de Bernie Sanders, était tout simplement calamiteux entre une politicienne professionnelle aux affaires depuis près de trente ans qui ne pouvait que délivrer un message de continuité, et un provocateur sans principes qui a réussi à tenir un discours crédible de changement. C’est finalement l’argument de l’expérience, dont Hillary Clinton avait fait son principal slogan de campagne, qui aura le plus coûté à la candidate démocrate.

Les scrutins de cette élection sont marqués de plusieurs paradoxes. Le premier tient à la personnalité de Trump. Faire de ce milliardaire sans foi ni loi le champion de la classe pauvre a évidemment de quoi surprendre les Français. Ce n’est pas tout à fait contradictoire dans la vision américaine qui identifie la justice sociale à la liberté d’entreprendre. « Tout le monde peut devenir riche comme moi », a martelé Trump au cours de la campagne. Il suffit pour cela de se libérer des chaînes de l’État fédéral. Le discours anti-Washington marche toujours au pays de la guerre de Sécession. Et il suffit de baisser les impôts, fut-ce aux dépens des services publics et de tout système de protection sociale. Trump a surfé dans cette partie de l’Amérique sur la haine de l’Obamacare.

L’autre paradoxe, c’est évidemment l’élection au nom de la sécurité du personnage le plus dangereux et le plus imprévisible que les Américains aient jamais porté à la Maison Blanche. L’explication de cette apparente contradiction se résume d’un mot : la peur. Une peur qui n’est pas seulement le résultat d’un fantasme. Une peur fondée qu’une certaine Amérique, blanche, principalement rurale, du sud et du centre, vit dans son quotidien. Une peur des effets économiques de la mondialisation libérale, de la concurrence avec la Chine, notamment. Mais une peur dévoyée, retournée contre les migrants et les minorités ethniques. Le racisme et le machisme de Donald Trump, qui ont tant choqué une partie des classes supérieures des côtes est et ouest et les intellectuels, le « politiquement incorrect » ont été ses principaux atouts. La peur légitime s’est transformée en panique devant les transformations qui sont à l’œuvre dans le pays.

En 2042, la population blanche deviendra minoritaire dans le pays. Les électeurs de Trump croient pouvoir arrêter l’évolution démographique, interdire le métissage en édifiant des murs et en pratiquant un repli qui ne leur apporteront pourtant rien de bon. Mortelle illusion qui n’arrêtera pas l’histoire, mais qui peut dans l’immédiat engendrer beaucoup de haines et de violences que des pauvres dirigeront contre de plus pauvres qu’eux. Ce qui s’est passé aux États-Unis doit être médité chez nous. Donald Trump a reçu les félicitations empressées de Marine Le Pen, candidate elle aussi au dévoiement de colères légitimes. Nous pouvons — et nous devons — évidemment pointer un doigt accusateur contre Trump et ses semblables. Mais, au-delà, il faut aller à l’origine du problème, et prendre la mesure de l’effet dévastateur d’un système libéral oppressant, producteur d’inégalités sans précédent dans l’histoire du monde. Et qui peut rendre fou.


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