Eloquentia : allons enfants de la parole !

En Seine-Saint-Denis, un concours permet à des étudiants de se confronter à l’art oratoire. Témoignages.

Jean-Claude Renard  • 21 décembre 2016 abonné·es
Eloquentia : allons enfants de la parole !
© photo : My Box Production 2016

Sur les bancs de la faculté de Paris 8-Saint-Denis, ils sont près de trente étudiants, de cursus différents, à postuler à un concours bien particulier. -Eloquentia, tourné vers l’art oratoire, a été créé en 2012 au sein d’une association éponyme. Avant les joutes verbales et les sujets imposés, les volontaires suivent une formation intense de six semaines, sous la direction de Bertrand Périer, avocat au barreau de Paris, accompagné de professeurs de slam, de théâtre et de respiration. À eux de donner les clés pour argumenter, démontrer, convaincre un jury, afin de se voir auréolé du titre de « meilleur orateur du 93 ».

À Voix Haute, le film D’une aventure collective

Fils d’immigrés portugais, basketteur professionnel entre 16 ans et demi et 18 ans, diplômé d’un master de droit, artiste peintre tourné vers le street art, Stéphane de Freitas a créé la coopérative Indigo, un réseau d’entraide sur Internet, et le concours Eloquentia, en 2012, à l’université Paris 8-Saint-Denis.

Avec À voix haute, à tout juste 30 ans, il réalise (avec Ladj Ly) son premier documentaire. « Né en Seine-Saint-Denis, et débarquant dans la banlieue chic assez jeune, j’étais presque incapable de ­m’exprimer dans un français normal. Mes tics de langage devenaient discriminants. C’est cette blessure personnelle qui a présidé au concours Eloquentia, confie le réalisateur. Dans le rapport aux autres et le rapport à la parole, il faut être armé. C’est cela que j’ai voulu faire passer, avec trois valeurs : celle de l’écoute profonde, le respect de l’opinion et la bienveillance, parce qu’on est là pour échanger, non pour écraser l’autre. Et j’ai initié cela là où on l’attend le moins, dans le 93, parce qu’on a construit un mythe de la banlieue qui ne donne pas la parole à ces jeunes, à toutes ces intelligences, ces métissages. C’est d’ailleurs l’écho qui revient le plus souvent : ces jeunes qui apparaissent dans le film sont “extraordinaires”_. En réalité, ils sont ordinaires, ils sont tous comme ça dans le 93 ! »_

Accessible sur YouTube, le doc a réuni plus de 150 000 personnes en six jours, avant sa diffusion sur France 2, attirant près de 600 000 téléspectateurs. À voix haute pourrait trouver une seconde existence en salles au printemps prochain.

Réservé aux étudiants de 18 à 30 ans du département de Seine-Saint-Denis, ce concours met en lumière toute une jeunesse qui brille de spontanéité, d’ingéniosité, de générosité, étonnante et virevoltante, dans une pleine diversité sociale, dans un exercice misant sur la stimulation et non pas l’élimination. Une jeunesse filmée sans mièvrerie, sans commentaire non plus, extirpée des codes sociaux et des clichés, dans un documentaire de Stéphane de Freitas, À voix haute, diffusé en novembre dernier sur France 2. Une aventure collective où s’affirment, se confrontent dans l’amicalité et se révèlent subtilement les personnalités des uns et des autres. Trois de ces étudiants racontent leur expérience.

verbatim

Leïla Alaouf, 24 ans

Étudiante en recherches pluridisciplinaires (lettres modernes, genre et post-colonies)

J’ai toujours eu une peur bleue de la prise de parole. À tel point qu’au début de la formation, quand tout était filmé et qu’on avait des micros sous la chemise, j’étais si stressée que l’ingénieur du son entendait les battements de mon cœur ! Pour moi, avec mon profil -littéraire, devant un amphi de quatre cents personnes, cet exercice oral était un défi. Je n’avais pas envie de rester à ce stade-là. Après la soirée de lancement, j’avais la possibilité de me morfondre dans mon petit trauma ou bien de montrer que je pouvais y arriver. Je me suis donc inscrite au concours.

Deux ans après, d’une certaine manière, une bande s’est créée entre les participants. Cela se sent dans le documentaire, où l’on voit combien chacun est d’abord dans le repli, avant d’ouvrir son corps aux autres. C’est une structure, un cadre qui crée des liens. C’est cela qui frappe : cette découverte, cette dédramatisation de l’altérité. On arrive là devant une diversité de profils, quasiment à 360 °, et finalement, même si ça paraît crédule de le dire, on devient ami avec des personnes à qui on n’aurait jamais parlé. Ça veut dire que ça marche ! On a réussi à tisser des liens en à peine six semaines. C’est le côté humain qui l’a emporté.

Finalement, c’est assez dingue mais c’est représentatif de ce qui se passe sur le terrain en Seine-Saint-Denis. On entend toujours parler des problèmes en banlieue, avec tous les -clichés que l’on sait. Mais la réalité de la banlieue n’est pas celle restituée par des médias déconnectés qui viennent chercher ce qu’ils attendent, comme on part en safari ! Dans les rapports au quotidien, ça va : on ne se fait pas interpeller sur notre couleur de peau ou notre religion. Si discrimination il y a, ce n’est pas en banlieue, et si communautarisme il y a, ce n’est pas là.

On l’observe là aussi dans le documentaire. Tout se joue sur la confiance : en soi, mais aussi à l’égard des autres. Quand on prend la parole, on est en situation de vulnérabilité, mais finalement les gens ne sont pas si malveillants. Ça rassure. Avant le concours, je n’aurais jamais accepté de m’exprimer en public en anglais, par exemple. C’est pourtant ce qui m’est arrivé à l’occasion d’un colloque aux États-Unis. C’est assez révélateur. Et c’est tant mieux, puisque c’est à la recherche et au journalisme que je me destine.

Elhadj Touré, 26 ans

Étudiant en sociologie

Je joue au football américain, et c’est par un ami du club à l’université, lui-même finaliste du concours il y a trois ans, que j’ai appris l’existence d’Eloquentia et de l’association. Jusque-là, je connaissais à peine la vie associative, et la prise de parole me faisait peur. J’ai toujours pensé que ce n’était pas un exercice pour moi, même si, capitaine d’équipe, j’étais souvent amené à m’exprimer sur le terrain et dans le vestiaire. J’étais aussi encouragé par un coach, lui-même très éloquent, et qui avait envie de me transmettre cette capacité d’incarner un leadership. Je savais que j’avais besoin de m’améliorer de ce côté, de m’affirmer. J’y ai pris goût tout doucement, de fil en aiguille, mais, de là à m’exprimer devant trois cents ou quatre cents personnes, quand on parvient aux phases finales, c’est autre chose ! Ça n’a pas la même dimension qu’un vestiaire.

Je suis donc arrivé à Eloquentia par curiosité, comme un spectateur, et j’y suis resté, poussé par les copains, en me disant : “Pourquoi pas ? ” Ces semaines ont été belles et intenses. Ça a été une expérience humaine extraordinaire, extrêmement enrichissante, car j’ai beaucoup appris sur moi et surtout sur les autres. Au départ, on ne se connaît pas, on appréhende, on est tous un peu éparpillés, et à la fin on est très proches les uns des autres, tous dans une même aventure. Eloquentia, c’est l’unité : tel est le message que ce programme véhicule. Il s’agit d’un concours, certes, mais à aucun moment je ne me suis senti en compétition. La personne en face n’est jamais un adversaire mais un ami, un pote avec lequel on joue.

Je me suis beaucoup ouvert, j’ai avoué et accepté mes faiblesses sans avoir peur de me faire juger. J’ai complètement détruit les préjugés que je pouvais avoir sur les personnes issues d’une classe sociale -différente, d’une orientation sexuelle ou d’une religion différentes de la mienne. Je me suis découvert des talents insoupçonnés dans un domaine qui me semblait totalement inaccessible.

Jamais je n’aurais pu imaginer que mes mots pouvaient autant toucher et émouvoir. J’ai vraiment beaucoup mûri et, sans m’en rendre compte, j’ai été propulsé très loin dans le concours.

Ça m’a aussi permis de me dépasser, de constamment repousser mes limites. Au fil de l’aventure, c’est le côté humain qui m’a plu, et la bande qui s’est constituée. Égoïstement, on ne savait pas ce que cela allait donner, on était centré sur soi. Quand l’avocat Bertrand Poirier nous demandait d’intervenir, au début, on y allait à tâtons, hésitants. In fine, on n’a pas le choix, et on en sent la progression physiquement, on est obligé d’écouter tout le monde.

C’est cela la leçon à retenir, on peut être fiers d’avoir représenté une jeunesse qui, certes, se cherche parfois un peu, mais qui lutte et œuvre pour aller dans la bonne direction. Nous sommes potentiellement tous capables d’évoluer. La seule condition, c’est de sortir de sa zone de confort et de s’ouvrir au monde. Et pourtant, sans se mentir, on sait que le climat social peut être particulièrement tendu, surtout quand on vit en banlieue.

Maintenant, je me sens plus à l’aise pour défendre mes valeurs. C’est tout con, mais je cherche moins mes mots, je suis plus tranquille dans l’articulation des idées, j’ai une vision plus optimiste du monde, et j’essaye, à mon échelle, de l’améliorer. Je fais du développement durable en Afrique de l’Ouest et je suis très souvent amené à rencontrer des populations en crise et avec très peu de moyens. C’est difficile de les convaincre de notre bonne foi, que nous venons pour les soutenir et les aider, mais aujourd’hui, grâce au concours et à la formation, j’ai acquis de très bonnes armes pour convaincre.

J’ai un réel besoin de me sentir utile, je ne me vois pas évoluer dans un autre domaine que celui-ci, j’ai vraiment envie de léguer un monde légèrement moins malade à mes enfants. J’ai un peu peur des futurs changements politiques en France, mais je reste très optimiste et je continuerai à défendre mes principes, à promouvoir le vivre-ensemble, qui, malgré les dires de certains, existe bel et bien.

Eddy Moniot, 22 ans

Étudiant en théâtre

Je rêve de théâtre ! Le concours d’éloquence m’a donc interpellé tout de suite. Je n’avais rien à perdre à m’inscrire. J’étais aussi porté par l’enthousiasme de Stéphane de Freitas, qui nous a beaucoup motivés, qui n’a pas cessé de nous encourager, avec tous les arguments possibles.

J’ai toujours aimé les concours d’éloquence, que j’avais connus au lycée – même si cela s’était mal passé. Je me suis inscrit à Eloquentia une première fois, j’ai été éliminé, puis je me suis inscrit une seconde fois l’année suivante. Moi qui veux devenir comédien, ça ne pouvait être qu’un tremplin, une opportunité intéressante, où j’avais beaucoup à apprendre, entre les sujets imposés et les petites cartes blanches, les plaidoiries à construire. Mais c’est d’abord cela qu’on apprend : tout le monde peut parler devant un ampli plein. Surtout, quand on parle et qu’on s’ouvre aux autres, quand on intègre cette famille, le concours devient secondaire, on oublie la compétition et le jury. Parce que, s’il s’agit d’un concours de prise de parole en public, on y apprend surtout à écouter, à devenir plus humble devant les autres.

Moi, jusque-là j’étais un fanfaron, à parler beaucoup, à tort et à travers, pour faire rire. Mais quand on est en face d’autres, qui s’expriment avec leurs convictions, c’est tout autre chose, ça impose un certain recul. On se rend compte qu’il n’y a pas qu’un monde autour de nous. Je me suis arrêté de parler n’importe comment pour mieux écouter, mieux saisir les diversités. C’est là qu’on apprend qu’il y a des gens formidables autour de soi. Et tout s’est fait naturellement. C’est comme pour la question de la parité hommes/femmes : il y a autant de filles que de garçons au concours, mais c’est juste normal ! Sans rien avoir calculé ! Et loin de tous les clichés sur la banlieue, où l’on voit une majorité d’hommes. On n’a même pas eu besoin de veiller à ça.

Après cette expérience, je me rends compte qu’on ne peut rien faire sans les autres, rien faire tout seul, ni avancer. J’ai grandi grâce à cette idée. Les autres, c’est primordial ! Avant Eloquentia, à la limite, j’étais encore un adolescent ! Aujourd’hui, et à l’avenir, c’est toute la vie associative qui m’intéresse et m’anime, tandis que je fais mes premières chroniques à la télé et que je joue un rôle dans le prochain film d’Édouard Baer.

Société
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