Dossier : Emploi, économie, amour... Le meilleur est-il à venir ?

Eloquentia : allons enfants de la parole !

En Seine-Saint-Denis, un concours permet à des étudiants de se confronter à l’art oratoire. Témoignages.

Sur les bancs de la faculté de Paris 8-Saint-Denis, ils sont près de trente étudiants, de cursus différents, à postuler à un concours bien particulier. -Eloquentia, tourné vers l’art oratoire, a été créé en 2012 au sein d’une association éponyme. Avant les joutes verbales et les sujets imposés, les volontaires suivent une formation intense de six semaines, sous la direction de Bertrand Périer, avocat au barreau de Paris, accompagné de professeurs de slam, de théâtre et de respiration. À eux de donner les clés pour argumenter, démontrer, convaincre un jury, afin de se voir auréolé du titre de « meilleur orateur du 93 ».

Réservé aux étudiants de 18 à 30 ans du département de Seine-Saint-Denis, ce concours met en lumière toute une jeunesse qui brille de spontanéité, d’ingéniosité, de générosité, étonnante et virevoltante, dans une pleine diversité sociale, dans un exercice misant sur la stimulation et non pas l’élimination. Une jeunesse filmée sans mièvrerie, sans commentaire non plus, extirpée des codes sociaux et des clichés, dans un documentaire de Stéphane de Freitas, À voix haute, diffusé en novembre dernier sur France 2. Une aventure collective où s’affirment, se confrontent dans l’amicalité et se révèlent subtilement les personnalités des uns et des autres. Trois de ces étudiants racontent leur expérience.

verbatim

Leïla Alaouf, 24 ans

Étudiante en recherches pluridisciplinaires (lettres modernes, genre et post-colonies)

J’ai toujours eu une peur bleue de la prise de parole. À tel point qu’au début de la formation, quand tout était filmé et qu’on avait des micros sous la chemise, j’étais si stressée que l’ingénieur du son entendait les battements de mon cœur ! Pour moi, avec mon profil -littéraire, devant un amphi de quatre cents personnes, cet exercice oral était un défi. Je n’avais pas envie de rester à ce stade-là. Après la soirée de lancement, j’avais la possibilité de me morfondre dans mon petit trauma ou bien de montrer que je pouvais y arriver. Je me suis donc inscrite au concours.

Deux ans après, d’une certaine manière, une bande s’est créée entre les participants. Cela se sent dans le documentaire, où l’on voit combien chacun est d’abord dans le repli, avant d’ouvrir son corps aux autres. C’est une structure, un cadre qui crée des liens. C’est cela qui frappe : cette découverte, cette dédramatisation de l’altérité. On arrive là devant une diversité de profils, quasiment à 360 °, et finalement, même si ça paraît crédule de le dire, on devient ami avec des personnes à qui on n’aurait jamais parlé. Ça veut dire que ça marche ! On a réussi à tisser des liens en à peine six semaines. C’est le côté humain qui l’a emporté.

Finalement, c’est assez dingue mais c’est représentatif de ce qui se passe sur le terrain en Seine-Saint-Denis. On entend toujours parler des problèmes en banlieue, avec tous les -clichés que l’on sait. Mais la réalité de la banlieue n’est pas celle restituée par des médias déconnectés qui viennent chercher ce qu’ils attendent, comme on part en safari ! Dans les rapports au quotidien, ça va : on ne se fait pas interpeller sur notre couleur de peau ou notre religion. Si discrimination il y a, ce n’est pas en banlieue, et si communautarisme il y a, ce n’est pas là.

On l’observe là aussi dans le documentaire. Tout se joue sur la confiance : en soi, mais aussi à l’égard des autres. Quand on prend la parole, on est en situation de vulnérabilité, mais finalement les gens ne sont pas si malveillants. Ça rassure. Avant le concours, je n’aurais jamais accepté de m’exprimer en public en anglais, par exemple. C’est pourtant ce qui m’est arrivé à l’occasion d’un colloque aux États-Unis. C’est assez révélateur. Et c’est tant mieux, puisque c’est à la recherche et au journalisme que je me destine.

Elhadj Touré, 26 ans

Étudiant en sociologie

Je joue au football américain, et c’est par un ami du club à l’université, lui-même finaliste du concours il y a trois ans, que j’ai appris l’existence d’Eloquentia et de l’association. Jusque-là, je connaissais à peine la vie associative, et la prise de parole me faisait peur. J’ai toujours pensé que ce n’était pas un exercice pour moi, même si, capitaine d’équipe, j’étais souvent amené à m’exprimer sur le terrain et dans le vestiaire. J’étais aussi encouragé par un coach, lui-même très éloquent, et qui avait envie de me transmettre cette capacité d’incarner un leadership. Je savais que j’avais besoin de m’améliorer de ce côté, de m’affirmer. J’y ai pris goût tout doucement, de fil en aiguille, mais, de là à m’exprimer devant trois cents ou quatre cents personnes, quand on parvient aux phases finales, c’est autre chose ! Ça n’a pas la même dimension qu’un vestiaire.

Je suis donc arrivé à Eloquentia par curiosité, comme un spectateur, et j’y suis resté, poussé par les copains, en me disant : “Pourquoi pas ? ” Ces semaines ont été belles et intenses. Ça a été une expérience humaine extraordinaire, extrêmement enrichissante, car j’ai beaucoup appris sur moi et surtout sur les autres. Au départ, on ne se connaît pas, on appréhende, on est tous un peu éparpillés, et à la fin on est très proches les uns des autres, tous dans une même aventure. Eloquentia, c’est l’unité : tel est le message que ce programme véhicule. Il s’agit d’un concours, certes, mais à aucun moment je ne me suis senti en compétition. La personne en face n’est jamais un adversaire mais un ami, un pote avec lequel on joue.

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