« Il faut renouer avec une pensée poétique du monde »

En cette période d’agonie du néolibéralisme, propice aux totalitarismes, le psychanalyste Roland Gori appelle à retrouver du lien social et à créer sa vie comme une œuvre.

Ingrid Merckx  • 25 janvier 2017 abonné·es
« Il faut renouer avec une pensée poétique du monde »
© Photo : Michèle Constantini/Photo Alto/AFP

De L’Individu ingouvernable à Un monde sans esprit, qui vient de paraître, en passant par l’entretien donné à Politis au lendemain de l’attentat de Nice le 14 juillet dernier, Roland Gori, un des initiateurs de l’Appel des appels, replace la montée des théofascismes, du technofascisme et des replis identitaires dans le vide laissé par la mort du néolibéralisme en tant que philosophie. Il prévient : l’absence de réponse à ce vide laisse le champ libre à de nouveaux totalitarismes.

Vous citez souvent cette phrase du théoricien politique italien Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Ce clair-obscur, quel est-il ? Ces monstres, qui sont-ils ?

Roland Gori : Le clair-obscur, ce serait la mort du néolibéralisme. Non en tant que système global et fonctionnement économique – de ce point de vue, il sévit encore – mais en tant que vision philosophique. Plus personne ne croit qu’il puisse réduire les inégalités, contrairement à la théorie qu’ont tenté d’imposer les libéraux, depuis les physiocrates du XVIIIe siècle jusqu’à l’école de Chicago, avec la thèse du ruissellement. Et plus personne ne croit qu’il puisse garantir les libertés, comme on l’observe en Chine, où l’économie de marché est compatible avec la dictature.

Le salafisme, apparu entre le VIIIe et le XIe siècle avec le hanbalisme, n’est certes pas produit par le néolibéralisme. Mais celui-ci a conduit à une dislocation du monde, à un effacement des frontières et à une fragmentation des identités qui font que le salafisme jouit d’une réception sociale et politique nouvelle. Il prospère dans cet humus de notre crise de civilisation et apparaît comme l’exemple de ce que Marx appelle « l’esprit d’un monde sans esprit ». Gramsci souligne : tous les hommes sont philosophes, tous ont besoin d’une vision du monde. Or, si l’aspiration à une certaine forme de spiritualité ne trouve pas de débouchés, elle peut s’engouffrer dans une série d’idéologies telles que les théofascismes, le technofascisme (qui façonne nos sociétés algorithmiques) ou les replis identitaires : communautaires, ethniques, claniques… L’élection de Donald Trump ou le Brexit me paraissent aussi appartenir à cette maladie d’un monde sans esprit.

On a tendance à penser le néolibéralisme comme occidental. Votre réflexion peut-elle trouver un écho chez un intellectuel libanais ou syrien ?

La vision occidentale n’est pas valable pour la planète entière. Ce qui l’est, c’est cette globalisation totalitaire qui a disloqué les vieilles identités héritées des XVIIIe et XIXe siècles, comme celle de nation. À la globalisation totalitaire marchande s’opposent aujourd’hui des formes de globalisation contre-révolutionnaires, parmi lesquelles Daech. Historiquement, le nationalisme arabe avait servi de contre-pouvoir à l’islamisme. Parce que les valeurs libérales ont surtout profité aux classes bourgeoises, la fin du XIXe, en France, est marquée par une crise du discours hérité des Lumières. Se développent alors des courants révolutionnaires comme le socialisme, le marxisme et l’anarchisme, mais aussi des mouvements contre-révolutionnaires : un fascisme à la française avec des discours à la Barrès.

Cette crise sera ensuite le carburant des courants totalitaires nés dans l’entre-deux-guerres : le fascisme, le stalinisme et le nazisme. Chacune de ces formes essayant de traiter à sa manière la crise des valeurs libérales constitutive des démocraties. Nous vivons une phase qui, certes, n’est pas identique mais présente des analogies avec cette époque. Les crises financières, économiques et politiques auxquelles nous assistons s’accompagnent d’une crise des valeurs libérales d’égalité, de fraternité et de liberté, dénoncées par les mouvements révolutionnaires et contre-révolutionnaires comme hypocrites, bourgeoises et occidentales.

Si nos temps ressemblent à une période d’entre-deux guerres, sommes-nous à la veille d’un conflit ? D’une révolution ? De nouvelles dictatures ?

Je crains que nous ne soyons à la merci d’une crise globale. Nous avançons dans le vide. Donald Trump et Vladimir Poutine sont les symptômes d’une transformation culturelle qui tente de renouer avec une conception impériale et impérialiste des pays. C’est la raison pour laquelle ils peuvent bénéficier d’un soutien populaire. Simone Weil a montré comment la crise sociale, économique et politique traversée par l’Allemagne en 1932-1933 avait conduit à la prise du pouvoir par Hitler. Les travaux de Kracauer sur « les employés » (1929) montrent que ceux-ci sont la proie d’un déchirement culturel tragique entre la paupérisation matérielle et leurs aspirations symboliques, éthiques et sociales, les conduisant à se jeter dans les bras des partis de masse, des revanchards, d’un Hitler ou, a minima, d’un Trump. Il faut en tirer des leçons : Trump a bénéficié du rejet du système libéral qu’incarnait Hillary Clinton. En France, Emmanuel Macron pourrait jouer le même rôle. Son slogan « ni droite ni gauche » est une rhétorique empruntée au fascisme (cf. les travaux de Zeev Sternhell) ou au poujadisme. Si le rejet du néolibéralisme ne trouve pas de débouchés politiques démocratiques et de gauche, il générera des mouvements contre-révolutionnaires obscurantistes, religieux, nationalistes… ou poujadistes.

La période ne serait-elle pas plutôt caractérisée par l’inertie, voire un certain nihilisme, évoqué dans Un monde sans esprit ?

Ce nihilisme dont je parle est moins un nihilisme du « je ne crois en rien » que celui des délires de mélancolie anxieuse qui aboutissent à nier soit des organes à l’intérieur du corps, soit des éléments de l’environnement. Il y a dans le capitalisme quelque chose qui nie l’humanité de l’homme. Le capitalisme est déshumanisant. C’est en cela qu’il présente une consubstantialité avec Daech puisque, pour Daech, tout ce qui n’est pas salafiste sort de l’espèce humaine.

Avec ce paradoxe que les soldats de Daech sont déshumanisés par Daech…

C’est vrai. Mais il faut distinguer la rhétorique publicitaire et la pratique réelle. La rhétorique publicitaire des nazis, c’était : « L’homme libéral, abstrait, universel, n’habite plus sa langue, son pays, son ancrage populaire. Le peuple, grâce au Führer, va retrouver le lien avec l’organique et la vie… » Or, dans la pratique, le fonctionnement nazi ou fasciste présentait au contraire d’énormes similitudes avec les automates tayloristes et les chaînes des usines. La voix de Daech va séduire, entre autres, de jeunes idéalistes shootés aux risques, abandonnés par « l’esprit ». Mais, une fois embrigadés dans la secte, ils sont transformés en matériel de guerre, en pièces détachées du combat, instrumentalisés comme dans les sectes.

Que voulez-vous dire quand vous écrivez que « l’ombre se cache au cœur des Lumières » ?

Le discours des Lumières, pour sympathique qu’il soit, est une négation des forces irrationnelles et des droits de ce que Camus appelle « la pensée humiliée ». L’homme n’est pas seulement guidé par sa raison et sa morale, mais aussi par un bouillonnement intérieur de pulsions et de désirs. Les libéralismes issus des Lumières ont incité à ne concevoir la raison que sous la forme de ce que Max Weber nomme « rationalité pratique » et « rationalité formelle », la pensée des affaires et la pensée du droit.

Sans critiquer les mesures sécuritaires, vous en parlez comme d’autres symptômes d’une « maladie de civilisation ». Quel serait le traitement ?

Je ne veux pas me risquer à un débat qui pourrait entraîner la division d’une grande partie de la population face au sentiment de peur et d’insécurité. Mais il est évident que les mesures sécuritaires qu’on nous propose sont palliatives, en tout cas inefficaces à moyen terme.

Le traitement de fond réside bien entendu dans le lien social. On sait que le sentiment d’insécurité provient aussi de l’indifférence des grandes villes. La « désolation », comme dit Hannah Arendt, ne peut produire qu’un sentiment d’extrême fragilité. C’est le social et le politique qui donnent un sentiment de force. Ce que j’essaie de montrer, dans Un monde sans esprit, c’est le rôle social de l’art et de la culture, dont le but n’est pas de produire un objet mais une manière de vivre. Marx expliquait que, quand on produit des objets et des services, on se produit soi-même. Et en se produisant soi-même, on produit un type d’humanité.

La manière dont le monde du travail est aujourd’hui fragmenté et rationalisé fait que les individus sont de plus en plus isolés, individualisés, et perdent ce compagnonnage de l’artisan. Ce que la fin du XIXe avait entraperçu : produire de la qualité, avec du goût, ce n’est pas seulement produire des objets mais produire du lien social débouchant sur une solidarité réelle. C’est parce que les ouvriers sont solidaires qu’ils forment un atelier.

La sécurité, c’est aussi cela : la possibilité de créer sa vie comme une œuvre. Hannah Arendt disait de Walter Benjamin qu’il arrivait à penser poétiquement le monde… C’est parce que nous sommes prisonniers d’un utilitarisme moral et politique que nous aboutissons à une perte du sacré, qui devient le fonds de commerce des terrorismes.

Comment penser poétiquement le monde ? Vous invitez à relire Benjamin, Camus, Zweig… Quels penseurs du temps présent pourraient porter cette poétisation ?

Face à la crise du travail, il faut aujourd’hui des conseils ouvriers et citoyens qui se prononcent sur l’évaluation des services et des tâches, et que les critères d’utilité, de rendement et d’efficacité de la religion du marché ne soient pas les seuls rituels monothéistes auxquels on soumet les individus. Baudelaire disait : « Être un homme utile m’a toujours paru hideux. » L’économiste Bernard Maris [mort dans l’attentat contre Charlie Hebdo, NDLR] permettait de penser comment sortir de la secte des économistes, dans Houellebecq économiste par exemple.

J’ai exercé des responsabilités universitaires et j’ai pu observer des professionnels ayant passé toute leur vie sur le confetti de leur spécialisation en perdant de vue ce qu’est le monde. De cette misère symbolique pouvaient naître cynisme, arrivisme et médiocrité. Plutôt que des « intellectuels embarqués », comme disait Camus, j’aimerais qu’on puisse rétablir ce qu’Hannah Arendt appelle « les hommes de lettres ». Soit des gens qui ne sont pas contraints par la fragmentation des savoirs et qui puissent partager les expériences sensibles du monde, par la connaissance, la poésie, la politique et l’amour.

De la psychanalyse à l’Appel des appels puis à la fabrique des terrorismes, quel a été votre cheminement ?

J’ai d’abord porté le combat de la psychopathologie, de la psychanalyse et de la philosophie critique à l’université dans des disciplines qui, comme la psychologie et la psychiatrie, avaient tendance à se techniciser à outrance et à tomber dans l’hygiène publique du corps social. L’abomination psychiatrique et psychologique aujourd’hui reflète ce contre quoi j’ai lutté pendant vingt ans en créant des centres de recherches interrégionaux de psychopathologie clinique. Je me suis orienté ensuite vers une réflexion épistémologique et philosophique sur la fonction des discours de savoir et leurs rapports aux logiques de domination sociale. Puis j’ai analysé les dispositifs d’évaluation que subissent les psychiatres, psychologues, travailleurs sociaux, médecins… pour essayer de montrer que cette forme d’intelligibilité du monde met les individus en servitude.

Aujourd’hui, j’essaie de montrer que, chaque fois que l’humanisme, comme position éthico-politique, est entamé par un discours contre-révolutionnaire, qu’il s’agisse de protections sociales, de droits politiques ou de formes de savoir ou de pratiques professionnelles, nous courrons de grands risques, déjà éprouvés. La suite de mon travail sera davantage centrée sur les rapports politiques, poétiques et subjectifs entre le travail et l’œuvre dans une discussion croisée avec le journaliste Charles Silvestre et le musicien de jazz Bernard Lubat.

Roland Gori Psychanalyste.

Un monde sans esprit. La fabrique des terroristes, Roland Gori, Les liens qui libèrent, 260 p., 18,50 euros.

Idées
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