Opération Macron

Macron, c’est le « relookage » d’un quinquennat failli, en vue d’un prolongement politique inespéré. Pas étonnant qu’il plaise aux intimes du Président. Il pourrait parachever la conversion du pays au libéralisme, au prétexte qu’il y a pire derrière lui.

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Décidément, François Hollande aura été un « Président normal » jusqu’au bout. Dimanche, il a préféré aller au théâtre plutôt que d’assister en direct à l’ingrat spectacle de la primaire dite de gauche. Et pas pour y voir Beckett ou Dostoïevski, mais Michel Drucker. Un choix bien populaire ! Au fond, n’est-ce pas lui qui a raison ? On peut le penser en voyant la maigre audience réalisée, entre chien et loup, par BFMTV et i-Télé. Moitié moins de téléspectateurs que pour la première confrontation, et 500 000 de moins que l’émission de France 2, à la même heure… avec Michel Drucker. Le problème est que si le bonhomme est normal, la fonction, elle, ne l’est toujours pas. Des esprits malintentionnés (mais sans doute avisés) se sont donc empressés de voir dans le choix présidentiel un message subliminal. Une marque de désintérêt pour cette course à l’Élysée qui se fait sans lui, et d’indifférence pour ces bretteurs – ses anciens amis – qui espèrent vaguement lui succéder. Soupçon aggravé par une rumeur qui prend peu à peu consistance : François Hollande finirait par soutenir Emmanuel Macron. Après la sympathie exprimée par Ségolène Royal, ce sont deux proches du Président, Jean-Pierre Mignard et Dominique Villemot, qui ont rejoint le club des soutiens à l’ancien ministre de l’Économie.

À l’Élysée, bien sûr, on dément. Mais il y a plus tenace que la rumeur : la logique politique. Macron a été l’inspirateur de tous les grands tournants économiques du quinquennat, depuis les lois qui portent son nom, jusqu’à celle de Myriam El Khomri, et dont on sait qu’il est le véritable auteur. Autant de coups de boutoir portés au droit du travail. Comme diraient les publicistes, Hollande et Macron occupent le même « créneau ». D’où la trahison. On ne trahit jamais que son semblable. Au-delà de l’amertume que peut éprouver le Président, tout le porte à souhaiter le succès de son ex-conseiller qui ne se distingue de lui que par un surcroît d’audace et d’ambition. D’autant plus que François Hollande a eu ensuite à souffrir d’une autre trahison. Celle de Manuel Valls, plus sournoise, parce que préparée avec les mots de la loyauté.

Macron, c’est donc le « relookage » d’un quinquennat failli, en vue d’un prolongement politique inespéré. Pas étonnant qu’il plaise aux intimes du Président. Il est celui qui pourrait parachever la conversion du pays au libéralisme, au prétexte qu’il y a pire derrière lui avec la sombre perspective d’un face-à-face Fillon-Le Pen. On sonnerait ainsi officiellement le glas du Parti socialiste. L’opération serait menée sous le label du progressisme. L’étonnant Jean-Luc Bennahmias, que l’on a connu plus à gauche, s’en est fait le chantre dans le débat de dimanche. Un arc progressiste qui, dit-il, irait « de Mélenchon à NKM ». Ce qui, en effet, libère un bel espace. Et, au centre, Macron en serait l’astre rayonnant. Le jeune homme a des séductions. Il est neuf, même si sa politique ne l’est pas. Et il n’a pas les détestables crispations identitaires de Manuel Valls.

Qu’est-ce qui pourrait faire obstacle à cette « opération Macron », laquelle commence à prendre sérieusement forme ? Beaucoup de choses encore. À commencer par l’effondrement de Macron lui-même. Mais aussi la candidature de François Bayrou, qui défierait les lois de la géométrie en démontrant qu’en politique on peut toujours diviser le centre par deux… L’autre hypothèse serait une participation à la primaire plus forte que prévu, et la victoire du candidat le plus à gauche. On pense évidemment à Benoît Hamon. Car faute d’une participation suffisante, cette primaire aura vocation à disparaître rapidement de notre mémoire politique, et son vainqueur à s’effacer. Celui-ci sera en effet l’objet de toutes les pressions pour laisser à Emmanuel Macron une chance de devancer François Fillon.

Sous des prétextes de tactique électorale, une recomposition du paysage politique s’opérerait alors, et le projet libéral auquel ce pays résiste toujours passerait comme en contrebande. Mais le principal obstacle s’appelle évidemment Mélenchon. Il l’a dit et répété, lui ne s’effacera pas. Il veut jouer crânement sa chance jusqu’au bout de cette présidentielle, et il pense aussi au coup d’après. Que l’opération Macron fonctionne ou non, l’histoire ne s’arrêtera pas à la fin de cette longue séquence électorale. La question sera, aussitôt après, celle de la résistance sociale. Ce qui suppose l’existence d’une nouvelle gauche. En dépit de ce que Thomas Piketty appelle aimablement « un imaginaire géopolitique inquiétant », Mélenchon devrait être au cœur de cette réorganisation de la gauche. Avec le Parti communiste, avec Ensemble !, la troisième force de l’ex-Front de gauche, et avec les plus sincères des frondeurs. Il en existe.

Rappel

Nous serons avec notre invitée, Mathilde Larrère, ce jeudi à 19 heures, au Lieu-dit, 6, rue Sorbier, Paris XXe, pour notre émission web sur le thème de la démocratie.


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