Les raisons d’une rupture

La France insoumise est le fruit d’un long processus. Le train est lancé à pleine vitesse. Il était bien tard pour l’arrêter ou lui faire prendre une autre direction.

Denis Sieffert  • 22 février 2017
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Les raisons d’une rupture
© photo : JOËL SAGET / AFP

Ne nous racontons pas d’histoires. D’unité, ils ne voulaient ni l’un ni l’autre. Et ils l’ont manifesté chacun à sa façon. Mélenchon, en adressant à Hamon une lettre comminatoire dont le ton témoignait d’une faible empathie. Hamon, en privilégiant ses contacts avec ses amis socialistes, et pas toujours des plus recommandables. En affirmant ainsi ses priorités socialistes et écologistes, le vainqueur de la primaire de la « Belle Alliance populaire » (sic) a servi à son partenaire putatif un argument facile. Parallèlement, le leader de la France insoumise, en posant ses conditions programmatiques comme un préalable à une première rencontre, a usé d’un procédé vieux comme le mouvement ouvrier. Une technique qui appartenait jadis à l’arsenal du Parti communiste : celui de Maurice Thorez ou de Georges Marchais. On se souvient des conditions posées par le PC à la veille des législatives de 1978. Et de la défaite de la gauche qui s’ensuivit.

Mais la question qui nous intéresse n’est pas tant « comment » que « pourquoi ». Pour quelles raisons Hamon et Mélenchon ont-ils donné l’impression de tout faire pour ne pas parvenir à un accord ? Écartons d’emblée l’explication éculée du choc des ego. Certes, je n’irais pas jusqu’à affirmer que Narcisse n’a pas une petite part dans cette querelle, mais ce n’est sûrement pas l’essentiel. La vraie raison est ailleurs. Clémentine Autain a parlé d’un problème de « temporalité ». Elle n’a pas tort. La France insoumise est le fruit d’un long processus. Le train est lancé à pleine vitesse. Il était bien tard pour l’arrêter ou lui faire prendre une autre direction. Des milliers de militants ou de sympathisants sont engagés depuis des mois dans une bataille qui a déjà ses heures de gloire. Et, surtout, la mobilisation s’est construite autour d’un discours d’une rudesse anti-socialiste extrême, largement justifiée tant qu’il visait le tandem Hollande-Valls.

Dans ces conditions, il était difficile, sinon impossible, d’engager tout à trac un dialogue « amical » avec Benoît Hamon, frondeur certes, mais néanmoins socialiste. Ni complètement adversaire ni vraiment partenaire. Le film eût sans doute été différent si Benoît Hamon était entré dans la danse à l’automne dernier. Aujourd’hui, le leader de la France insoumise se trouve captif d’un discours que l’on pourrait résumer d’une métaphore guerrière : tout dirigeant socialiste doit périr ! Mais il y a encore autre chose, qui tient à la nature même du processus engagé par Mélenchon. Et c’est évidemment le plus intéressant. Son mouvement, inspiré du chavezisme et des théoriciens du « populisme de gauche » latino-américain, ne gravite plus dans l’espace de la gauche institutionnelle. Un monde auquel appartient encore pleinement Hamon. La rencontre était donc improbable. L’ennui, c’est que nos institutions, celles de la Ve République, invitent au contraire à des rapprochements. En jugeant Hamon pas assez radical pour être fréquentable, on risque de favoriser l’élection de Macron ou de Fillon. En reprochant à Hamon de tolérer la candidature de Myriam El Khomri dans le XVIIIe arrondissement de Paris, on risque de faire le jeu de candidats qui vont aggraver la loi travail au détriment d’un autre qui a promis de rétablir la fameuse hiérarchie des normes. Éternel piège du « vote utile ».

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Empressons-nous d’ajouter – et surtout pas pour céder à cette détestable manie journalistique qui consiste à toujours rechercher des symétries qui n’existent pas – que la responsabilité de Benoît Hamon est tout aussi fortement engagée dans l’échec du dialogue avec Mélenchon. Le frondeur socialiste a donné l’impression de tomber trop vite, et sûrement pas par accident, dans les rets solfériniens : un ou deux « vallsistes » par-ci, deux ou trois « montebourgeois » par là, et ainsi de suite. Mélenchon eût été bien plus embarrassé par une offensive franche, immédiate et « amicale » en sa direction. Hamon a choisi une autre voie. Preuve sans doute qu’il vise plus à braconner sur les terres de la France insoumise qu’à s’allier à Mélenchon.

L’affaire paraît donc entendue. Chacun de nous peut encore rêver que son champion l’emportera seul. Après tout, rien n’est impossible dans cette présidentielle. Les deux candidats qui semblent aujourd’hui se disputer la place de finaliste contre Marine Le Pen sont dans des situations d’extrême précarité. La candidature de Fillon est une insulte à ce qui nous tient lieu de démocratie. Il peut à tout moment trébucher. Quant à Macron, il présente la caractéristique d’avoir l’électorat le plus volatil de tous les concurrents. La bulle a grossi, mais c’est toujours une bulle. Et puis, il y a le point d’interrogation communiste. Tout le monde a compris que le parti de Pierre Laurent soutient Mélenchon parce qu’il ne peut pas faire autrement (voir l’article de Pauline Graulle). L’irruption de Benoît Hamon sur une scène où il n’était pas attendu a sans doute donné des idées à de nombreux communistes. D’autant que, pour eux, les législatives du mois de juin sont une échéance capitale, et que, en l’état, Hamon offre plus de possibilités que Mélenchon.

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