La faillite d’un système

Cette élection du président de la République au suffrage universel donne trop de pouvoir à un seul personnage pour être compatible avec la démocratie.

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Le scandale de ce qu’il est convenu désormais d’appeler le « Penelope Gate » n’aurait dû être que le naufrage d’un homme. Une affaire parmi tant d’autres dans l’histoire tourmentée de la République. On peut redouter hélas que les conséquences dépassent de beaucoup le cadre de la simple anecdote, et laissent des traces profondes dans notre paysage politique. La faute à François Fillon lui-même. Par son système de défense, justement dénoncé par Alain Juppé, il a dressé une partie de l’opinion contre la justice et contre la presse. Dans le seul but d’échapper à son sort, le candidat a exacerbé la haine de ses électeurs contre une institution de la République. Un jeu dangereux qui appartient à la tradition de l’extrême droite.

Entre cette frange « radicalisée » qui sert désormais de base au candidat et le Front national, ce n’est plus seulement de la porosité, c’est le début d’une fusion idéologique qui pourrait bien se manifester dans les urnes lors du second tour de la présidentielle. Le mouvement était, il est vrai, amorcé depuis les années Sarkozy. Le scandale du Penelope Gate en accélère le rythme. À cet égard, la manifestation du Trocadéro fera date. Peu importe qu’elle ait rassemblé 30 000 ou 200 000 personnes comme l’a affirmé Fillon – dont c’est le moindre des mensonges –, c’est la sociologie des participants qui retient l’attention et qui inquiète. Oui, il y avait quelque chose de février 1934 dans ce rassemblement, même si la violence a été contenue. Mais, ironie de l’histoire, les factieux de 1934 marchaient sur l’Assemblée nationale pour demander « justice contre les voleurs ! ». On en est au contraire aujourd’hui à pourfendre les juges pour sauver un politicien en délicatesse avec la justice.

Ce qui frappe aussi, c’est la banalisation du complotisme. Cette forme de paranoïa collective était jusqu’ici l’apanage de groupuscules dont les discours pathologiques s’autoalimentent sur les réseaux sociaux. Voilà qu’elle envahit une vaste sphère publique. Arme ultime d’un personnage qui était promis, il y a deux mois encore, à la magistrature suprême ! Il faut que son auditoire soit sacrément conditionné pour ne pas voir l’évidence de ce que recèle cette affaire d’emplois fictifs présumés. Ne pas voir, ou considérer que c’est de peu d’importance en regard de la nécessité d’imposer au pays le programme de François Fillon, c’est-à-dire une purge antisociale sans précédent. On a là une attitude de classe, rageuse, dépourvue de toute morale. La victime de ce déplacement vers l’extrême droite, c’est évidemment Alain Juppé. Lui et ce qu’il représente au sein de la droite républicaine. Son discours, prononcé lundi depuis la mairie de Bordeaux, avait d’ailleurs des accents testamentaires. Mais, plus profondément encore, l’affaire marque en réalité la faillite d’un système. Notre société devrait en prendre acte.

Cette élection du président de la République au suffrage universel subjugue toute notre vie politique et concentre trop d’enjeux. Elle donne trop de pouvoir à un seul personnage pour être compatible avec la démocratie. Elle encourage une course folle aux financements (même si l’affaire Fillon n’est pas de cette nature). Enfin, elle fonde une légitimité sans limites dont on a vu le résultat au cours du quinquennat qui s’achève. C’est une construction d’un autre temps. Seuls Benoît Hamon, timidement, et Jean-Luc Mélenchon, de façon beaucoup plus résolue, posent la question de la réforme des institutions. La 6e république du leader de la France insoumise serait « parlementaire, sociale et participative ». C’est l’un des points forts de son programme. Le seul qui prévoit vraiment d’en finir avec cette tradition monarchique.

Ajoutons que les primaires n’ont pas arrangé les choses. Le bilan, cette fois, en est désastreux. Le candidat de droite fonde sa résistance à la justice sur un bout de légitimité qu’il n’a cessé d’instrumentaliser. Par conviction d’abord, par intérêt ensuite. Mais à gauche, le résultat n’est guère plus glorieux. Benoît Hamon est aujourd’hui la cible des manœuvres revanchardes de ceux qu’il a battus. Les uns ont déjà rejoint Emmanuel Macron, les autres exercent un chantage grossier pour contraindre le candidat victorieux à renoncer à son programme sur des points essentiels, comme l’abrogation de la loi travail.

Le théâtre de la primaire ne pouvait suffire à déplacer le centre de gravité, désormais très à droite, du Parti socialiste. La victoire de Benoît Hamon n’aurait eu de sens que si elle avait préludé une rupture franche avec le PS. Jusqu’ici, le candidat ne l’a pas voulu ou ne l’a pas pu. Certes, il n’a pas été aidé par la belle indifférence de Jean-Luc Mélenchon, mais il se devait de donner des signes qu’il n’a pas donnés. Enfin, notons que dans le « sondage » du JDD du 4 mars, Mélenchon et Hamon sont jugés les plus honnêtes des candidats. Par les temps qui courent, c’est déjà ça !


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