« Là où il y a une volonté… »

L’ambition première de chacun des deux candidats de gauche semble être désormais de devancer l’autre…

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Voici donc venu le temps des débats. Celui de lundi soir, sur TF1, hélas entaché du péché originel d’avoir confondu sondage et vote populaire, n’a pas été dépourvu d’intérêt. Même si la priorité donnée d’entrée de jeu aux thèmes sécuritaires a grandement servi la mauvaise cause de Marine Le Pen. À première vue, c’est tout de même Jean-Luc Mélenchon qui a ramassé la mise. Sans surprise, il a dominé ses concurrents par son aisance et sa verve. Le candidat de la France insoumise est apparu vivant au milieu d’adversaires figés, et ne sortant de leur torpeur que par à-coups. Mais on voit bien là les limites, voire même la dangerosité de ce genre d’exercice. Qu’adviendrait-il si le talent oratoire avait été du côté de la candidate du Front national, au service de ses obsessions xénophobes et de sa démagogie ?

Certes, la politique n’est jamais seulement affaire d’idées désincarnées et d’analyses vétilleuses. Ce sont des visages, des voix, un langage du corps, des vibrations et des colères. À l’opposé de Mélenchon, il fallait voir Fillon se tasser derrière son pupitre, comme s’il voulait disparaître, quand il a été question de moralisation de la vie politique. Son silence plaidait coupable. Il est revenu à la vie un peu plus tard, quand il s’est agi de jouer les comptables de l’austérité pour stigmatiser les Français qui travaillent trop peu et ne produisent jamais assez de richesses. Hamon a eu ses bons moments sur le temps de travail et sur l’influence des lobbys, où il a mis sérieusement en difficulté Macron. Il a fait chorus avec Mélenchon sur les sujets sociaux et la dénonciation de l’islamophobie lepéniste. Il s’est montré inutilement zélé sur les questions de défense. Mais il a eu le mérite de résister quand Mélenchon, immédiatement approuvé par Fillon, nous a gratifiés de son habituel couplet poutinien. Que deviendrait le monde si la contestation – souvent justifiée – des frontières autorisait toutes les invasions et toutes les annexions ?

Au total, on reste sur notre faim en l’absence de vraies confrontations sur le fond. Mais n’est-ce pas précisément le fait de cette institution plus monarchique que présidentielle, avec laquelle il est urgent de rompre ? Lundi soir, il n’a rien été dit ou presque de l’Europe. Ça tombe bien ! Sur ce thème, un autre débat avait eu lieu trois jours plus tôt, à l’initiative de Politis, entre Jacques Généreux, conseiller de Jean-Luc Mélenchon, et Thomas Piketty, conseiller de Benoît Hamon (voir notre dossier et notre vidéo). Il nous a laissé des regrets. Non pas que la qualité n’ait pas été au rendez-vous. Au contraire, nous avons assisté, devant une salle comble, à un dialogue de haute tenue entre hommes de bonne volonté. Mais à l’issue de ces deux heures d’échanges sur le sujet pourtant réputé le plus conflictuel entre les candidats de gauche, on ne voyait plus très bien les fameuses lignes de fracture. On a noté que le programme de Mélenchon était plus radical et celui d’Hamon plus graduel. Mais l’objectif est le même : sortir du carcan des traités européens actuels, rompre avec les politiques d’austérité et rendre la parole aux peuples.

Seule la méthode change. Et encore ! Jacques Généreux est convenu que l’assemblée de la zone euro, imaginée par Thomas Piketty, était une bonne idée, quoiqu’insuffisante à ses yeux. Je pense comme lui. Mais je pense que cette restriction ne peut justifier la division, et le désastre au-devant duquel nous courons allégrement. Puisque l’ambition première de chacun des deux candidats semble être désormais de devancer l’autre… Théoriquement, rien n’est pourtant insurmontable. Comme disait Lénine, revu par Jaurès (à moins que ce soit l’inverse), « là où il y a une volonté, il y a un chemin ».

En deux jours, Jean-Luc Mélenchon d’abord, Benoît Hamon ensuite ont montré leurs muscles. Magnifique succès populaire pour le premier de Bastille à République. Ample mobilisation aussi pour le second le lendemain, à Bercy, où il a révélé des qualités oratoires qu’on ne lui connaissait pas. Ici et là, mêmes jeux de références, même ferveur républicaine et sociale. Alors quoi ? Eh bien rien ! Des deux côtés, on se raconte que l’on peut vaincre seul. Les indécis sont si nombreux, et le candidat centriste si fragile que l’on veut encore croire que tout est possible.

Possible mais tellement improbable. Alors qu’un rapprochement permettrait immédiatement de récupérer des électeurs égarés chez Macron. Je ne parle pas des amis de Manuel Valls. Ceux-là, qu’ils y restent ! Mais des vrais électeurs de gauche hantés par le cauchemar d’un second tour Fillon-Le Pen. Ils sont de plus en plus nombreux, et déjà malheureux de leur inconséquence.

Pour une gauche unie, les circonstances sont aussi favorables qu’inespérées. Aujourd’hui, le cupide Fillon n’est plus guère que candidat à l’immunité présidentielle. Son cas s’est encore aggravé après que Robert Bourgi, figure sulfureuse de la Françafrique, bien connu pour son sens de l’amitié désintéressée, eut avoué lui avoir offert ses costumes. Le candidat de droite en est réduit à ôter le mot « vérité » de son slogan de campagne [1]. Tout un « programme », si j’ose dire… Quant à Macron, son auberge espagnole, qui offre le gîte à une clientèle bigarrée, est une bâtisse sans fondations. Un coup de vent peut l’emporter. Pour la gauche, il y a un chemin…

[1] Le candidat mis en examen a renoncé au « courage de la vérité »…


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