Trumpisation…

Fillon et Le Pen abusent déjà d’un pouvoir qu’ils n’ont pas, ou pas encore, et d’une légitimité toute relative. Ils nous donnent un avant-goût de ce qu’ils feraient s’ils étaient élus.

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Un néologisme aussi laid que ridicule a fait irruption depuis quelque temps dans notre vocabulaire : « Trumpisation ». On serait bien en peine d’en donner une définition académique, mais un médecin dirait sûrement que la maladie s’apparente à une sorte d’hypertrophie de la légitimité démocratique. Puisque je suis élu, tout m’est permis. Le Président des États-Unis donne évidemment l’exemple en s’attaquant aux juges qui contrarient ses projets xénophobes, ou en interdisant aux journalistes qui lui déplaisent d’assister à ses conférences de presse. Pire : il peut inventer des « vérités » qu’il est seul à voir, et des attentats qui n’ont jamais existé. Un journaliste qui tentait de le contredire a fini par se rasseoir en murmurant, mi-ironique, mi-résigné : « Vous êtes le Président. »

Mais qu’on y prenne garde : les fake news (fausses nouvelles) dont Donald Trump raffole ne sont pas de simples mensonges, elles ne menacent pas seulement la rationalité de tout dialogue. C’est l’affirmation d’un rapport de force brutal. Sans la reconnaissance de données objectives et de vérités partagées, il n’est pas de démocratie possible. Le déni de réalité va évidemment beaucoup plus loin qu’une simple querelle de mots avec des journalistes. Donald Trump s’autorise, par exemple, à nier le réchauffement climatique et la misère du monde. Il vient d’annoncer une sévère amputation des budgets de l’Agence de protection de l’environnement et de l’aide internationale. Cela, au profit du budget militaire.

Dans ce contexte, la campagne électorale française n’est pas faite pour nous rassurer. L’attitude des deux candidats de gauche, incapables de trouver un terrain d’entente, ne nous semble pas à la hauteur des enjeux. Et l’inventaire de toutes les bonnes raisons de leur désunion ne suffira pas à nous convaincre qu’un accord était impossible. Même si je comprends (voir l’édito de la semaine dernière) que les délais sont bien courts. Car il ne s’agit pas seulement de la situation internationale. La « trumpisation » est une maladie contagieuse. Nous avons ici, avec Fillon et Le Pen, deux candidats qui en ont tous les symptômes. Comme son modèle étatsunien, François Fillon redouble d’attaques contre les juges et les médias. Il dénonce un complot ourdi « au plus haut sommet de l’État », parle même d’une « tentative d’assassinat politique ».

Un philosophe de ses amis regrette que l’on reproche à François Fillon « d’avoir aidé sa famille », même si, reconnaît-il, le cadre n’était « pas idéalement moral au regard de nos critères actuels ». Luc Ferry – c’est lui – a le « trumpisme » sophistiqué… Et il faut se pincer pour croire que l’on a bien entendu le président du Sénat, Gérard Larcher, deuxième personnage de l’État, demander aux juges de faire « preuve de retenue ». Fillon, Ferry, Larcher sont pourtant des procureurs implacables quand il s’agit de demander des peines exemplaires contre les petits délinquants. Et le candidat de la droite dénonce en France un climat « de quasi-guerre civile ». La justice à deux vitesses qu’ils revendiquent tacitement, l’immunité que devrait conférer à leurs yeux la primaire de la droite, tout cela est dévastateur pour notre société.

L’autre émule de Trump, Marine Le Pen, est encore un ton au-dessus. Son attaque en règle contre la magistrature et les fonctionnaires en dit long sur ce que serait le pouvoir du Front national. « La justice, a-t-elle lancé, n’est pas là pour inventer, ou contrecarrer la volonté du peuple. » Revoilà une idée typiquement trumpienne. La « volonté du peuple », réelle ou alléguée, par une primaire ou même de simples sondages, autoriserait tout. Il n’y aurait plus d’enquête possible sur les emplois présumés fictifs de proches collaborateurs de la candidate d’extrême droite. Et le soupçon d’enrichissement personnel au travers du « Penelope Gate » s’évanouirait. Aboli l’équilibre des pouvoirs cher à Montesquieu dont on connaît la formule fameuse : « Pour qu’on ne puisse pas abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. »

Fillon et Le Pen abusent déjà d’un pouvoir qu’ils n’ont pas, ou pas encore, et d’une légitimité toute relative. Ils nous donnent un avant-goût de ce qu’ils feraient s’ils étaient élus. Voilà qui devrait amener Hamon et Mélenchon à reconsidérer leur stratégie. Je me garde généralement d’utiliser les grands mots, mais il y a dans l’air comme un relent de fascisme. Ce qu’on appelle « trumpisation » y conduit tout droit. Le grand paradoxe de la division de la gauche, c’est qu’elle risque de promouvoir Emmanuel Macron au rang enviable de pôle de résistance à Fillon et à Le Pen. À en croire Daniel Cohn-Bendit et quelques autres, il faudrait se regrouper sous la bannière de Macron au nom du « moindre mal ». L’héritier politique de François Hollande, celui qui a inspiré ses choix économiques et sociaux, l’auteur de la loi travail, serait le grand bénéficiaire de tout cela. Comme un retour au point de départ. Un retour à cette politique qui, précisément, a conduit Le Pen et Fillon aux portes du pouvoir. Étonnant, non ?


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