« Tout le monde a envie de se nourrir correctement »

Administrateur d’une association de développement rural et agricole, Jean-Claude Balbot revient sur la fracture sociale alimentaire.

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Paysan installé dans le Finistère, Jean-Claude Balbot milite depuis longtemps pour une réflexion générale sur l’alimentation. Déplorant notamment une séparation entre les producteurs, le monde agricole et les consommateurs, l’impasse du repli sur la « proximité » ainsi que le poids des politiques publiques et d’une industrie agroalimentaire très éloignée du développement durable.

Plus que culturelle, la fracture alimentaire n’est-elle pas d’abord économique, entre classes populaires et classes aisées ?

Jean-Claude Balbot : À l’évidence, aujourd’hui, l’alimentation est un marqueur de classe. Il existe une réelle fracture économique qui fait qu’une partie de la population ne se nourrit plus comme elle le souhaite. Mais ce n’est pas seulement une question économique, car le capital n’est pas seulement économique. On observe ainsi une situation géographique qui permet plus ou moins de choisir. Les magasins qui sont censés offrir de la nourriture de meilleure qualité ne sont pas répartis équitablement sur le territoire.

Chez moi, dans le Finistère, on a créé, dès la fin des années 1970, un marché de produits bio dans un quartier populaire de Brest, pensant qu’il fallait mettre ces produits à la disposition de tous. Mais les gens passaient devant nous pour aller faire leurs courses dans le supermarché d’à côté. C’est la clientèle du centre-ville qui venait s’approvisionner chez nous, connaissant le bio et les enjeux de l’alimentation sur la santé. In fine, le marché est vite descendu en centre-ville.

Serait-ce donc une affaire d’éducation ?

Non, car cela laisserait supposer qu’il suffirait d’éduquer les classes populaires. Or, la question est aussi géographique, culturelle et sociologique. Il me semble que tout le monde a envie de se nourrir correctement. Mais, dans les classes moyennes, on n’a pas peur de se distinguer des autres. Or, la nourriture participe de cela. On a son petit producteur de viande et de fromage, son producteur de vin… Dans les classes populaires, dont je suis, on ne se fait pas remarquer, on ne sort pas du rang, on ne se distingue pas. Aller s’approvisionner dans une épicerie bio, ça ne se fait pas. Il ne s’agit donc pas d’éduquer les gens pour leur expliquer ce qu’il faut acheter, mais, dans les endroits où tout le monde va faire ses courses, qu’il y ait une nourriture bonne pour tout le monde.

Quelles sont au quotidien les conséquences de cette fracture ?

Quand j’étais éleveur, producteur de viande et de lait, opérant en vente directe, ma seule clientèle était les classes moyennes et supérieures. En quarante ans d’exercice, je n’ai jamais vu un client issu de milieu populaire, sorti d’un HLM. Certains voudraient nous faire croire que c’est en train de changer. Peut-être… Mais cela reste à marginal.

D’autre part, je suis inquiet de cette mise en avant du local et de la proximité. Derrière, pointe vite l’idée du repli sur soi et ses proches. La préoccupation doit être plus large que ça, plus universelle.

Quel regard portez-vous sur la séparation entre les consommateurs et le monde agricole ?

Dans la formation des agriculteurs, depuis les lois de modernisation, on a implanté l’idée « Produisez, nous vendrons ». De la même manière qu’on nous a demandé de produire sans se préoccuper des conséquences environnementales. Cela a créé des générations de paysans qui ne se sont jamais souciés de ceux qui vont manger leurs produits. Qui consomme ? Dans quelles conditions ? Se poser ces questions est considéré comme une remise en cause de l’ordre. Ce n’est pas notre métier.

Pendant longtemps, on ne s’est même pas interrogé sur certaines maladies qui touchent les paysans. Ça nous était interdit. Du côté des consommateurs, on observe une incompréhension de ce qu’est la production, et nous ne les avons pas beaucoup aidés. Les politiques publiques agricoles sont très opaques, c’est une boîte noire, une approche très administrative de la production liée à des financements et à des subventions. Des sommes considérables sont en jeu. On est même incapable de donner le coût réel de la politique agricole, en dehors d’une fourchette large ! Faute d’informations, le consommateur n’a pas les moyens de juger.

Les buts de la grande et moyenne distribution et ceux de l’agriculture paysanne sont-ils compatibles ?

Si seulement le but de la grande distribution était de mettre à la disposition du public des produits de qualité ! Son but est de dégager du profit. Le bien-être de sa clientèle est parfaitement secondaire.

Quelles seraient les actions concrètes à mettre en place ?

Il faudrait commencer par comprendre qu’on a besoin d’une industrie agroalimentaire qui soit réellement durable. Certains paysans l’ont déjà fait : inclure des critères de durabilité dans leurs pratiques. L’industrie se refuse toujours à le faire. Or, si l’on n’a pas une industrie alimentaire qui se libère des contraintes du consumérisme, qui consomme moins de capital, moins d’énergie, moins de terres, et divise moins le travail, on ne pourra pas avancer vers une alimentation saine pour tous.

Jean-Claude Balbot Paysan et administrateur du Centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural.


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