Politique migratoire : les associations contre-attaquent

Trop, c’est trop : une lettre ouverte signée par 300 organisations appelle le gouvernement Macron à changer radicalement de politique migratoire. À Calais, des associations ont saisi le tribunal administratif, et des exilés l’IGPN.

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Deux jours après le compte rendu sans appel du Défenseur des droits sur la situation à Calais, onze associations, associées à une cinquantaine d'exilés, attaquent aujourd’hui l’État en saisissant le tribunal administratif de Lille. Elles dénoncent un « déni d’humanité » et exigent l’ouverture d’un lieu d’accueil pour assurer le respect des droits fondamentaux : accès à l’eau potable, à l’hygiène, aux procédures de demande d’asile… « Je ne crois pas que ce soit aux associations de distribuer trois repas par jour, de mettre en place des douches, d’expliquer aux exilés quels sont leurs droits en France… Or à Calais, absolument rien n’est fait par l’État », résume Sarah, bénévole d’Utopia 56.

Les associations demandent également l’arrêt des violences policières généralisées : elles ont transmis au juge des référés les témoignages d’une cinquantaine d’exilés. Neuf d’ entre eux ont également saisi l’IGPN pour des cas de violences policières. Sarah se souvient d’un homme épuisé par les gazages réguliers, venue la voir pour lui demander « « Pourquoi la police ne me tire pas dessus à balles réelles ? Je veux mourir ici. »

C’était terrible d’entendre ça de la part d’un homme qui a fui l’Afghanistan en guerre.

La situation dure depuis le retour des exilés dans la Calaisis (alors majoritairement mineurs) en janvier. Mais un basculement s’est opéré le jeudi 1er juin, avec les interdictions de distribuer des repas. Un « foodban » qui a entraîné un redoublement des harcèlements policiers, obligeant les associations à former leurs bénévoles : « Même si nous restons toujours dans la légalité, on doit se préparer au pire, explique Sarah. Alors on explique aux bénévoles ce que c’est qu’une garde à vue, on essaie de réduire au maximum le stress... et on centralise les discussions avec les policiers en désignant des bénévoles chargés d’argumenter face à eux. »

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Sommés de se justifier sans cesse devant les forces de l’ordre et de jouer au chat et à la souris pour distribuer de l’eau et de la nourriture, les bénévoles sont eux aussi à bout. Un jeune homme de l’association Salam raconte un contrôle, un soir, alors qu’il maraudait en voiture avec une amie pour distribuer du thé et des gâteaux : « Les CRS nous ont dit qu’on n’avait pas le droit d’être là, ils nous ont fait sortir du véhicule en nous tenant en joue avec leur Flash-Ball. Inspection du véhicule, contrôle d’identité… Puis j’ai été fouillé. Un policier m’a mis la main aux fesses, c’était la première fois que ça m’arrivait, je me suis senti violé. Ce genre de contrôle, ça arrive à beaucoup de monde ici. » À la distribution du soir, sur le seul créneau horaire autorisé, « les journalistes présents se font systématiquement contrôler », témoigne le bénévole.

Appel au gouvernement, signé par 300 organisations

Des ONG bien connues comme Amnesty, la Ligue des droits de l’homme, Médecins du monde, jusqu’aux petits collectifs locaux : près de 300 organisations publient aujourd’hui sur les sites Mediapart et Bastamag une lettre ouverte au gouvernement Macron. Un appel à changer radicalement de politique migratoire, retranscrit ici dans son intégralité :

Le ministre de l'Intérieur a fait connaître ses premières intentions en matière de politique migratoire, et nous déplorons qu’il y manque l'engagement impératif de mettre un terme aux violences policières à l'encontre des migrants et réfugiés. De même, aucun mot n'a été prononcé pour annoncer la fin de l'intimidation à l'égard de citoyens ou associations, qui sur le terrain s’efforcent d’assurer accueil et solidarité à leur égard. Deux priorités qu'il faut d'urgence mettre en œuvre au regard des situations qui prévalent à Paris, de nouveau à Calais, à la frontière franco-italienne, mais aussi ailleurs en France.

Pourtant, la situation actuelle le démontre implacablement : la gestion répressive des migrations internationales et le non-respect du droit d’asile qui prévalent dans la plupart des pays d’Europe, et en France en particulier, sont un échec effroyable. Tout d’abord parce que les guerres, les violations des droits humains, l’aggravation des inégalités et les catastrophes climatiques jettent un nombre incompressible de personnes sur les routes de l’exil, et aucune police au monde ne pourra jamais empêcher des jeunes de chercher à se construire un avenir, ou des familles de vouloir protéger leurs enfants. Ensuite parce que « tarir les flux d’arrivées », selon les mots mêmes du ministre, relève de l’illusion et du mensonge, que nous payons au prix fort : des milliers de vies perdues chaque année en Méditerranée ou sur les autoroutes d’Europe, des centaines de millions d’euros gaspillés tous les ans, d’insupportables souffrances humaines, mais aussi des territoires sous tension, des bénévoles et des citoyens choqués et épuisés… De tels choix politiques fracturent nos territoires, dressent les hommes et femmes les uns contre les autres et nourrissent le rejet de l’autre et le repli sur soi.

Nous, membres d’associations nationales, collectifs de migrants ou citoyens réunis dans des initiatives locales de solidarité avec eux, composons une grande partie de la « société civile » organisée, qui tous les jours sillonne le terrain pour pallier les manquements, l’aveuglement et l’inhumanité des politiques publiques. Nous avons vu des dizaines de milliers de personnes, ces derniers mois, s’engager, dans leurs quartiers ou dans leurs villages, pour témoigner de l’humanité la plus élémentaire : offrir réconfort et dignité à des personnes accablées par des parcours de souffrance et de danger, voyant leurs droits fondamentaux tout simplement niés par les autorités de l’État.

Face à ce qui constitue un véritable « état d’urgence », nous appelons les responsables politiques et administratifs à poser les vraies questions : notre conception de la justice admet-elle que des militants de solidarité soient harcelés, et jugés comme délinquants, ou que des distributions alimentaires soient interdites par arrêté municipal ? Les droits fondamentaux que nous aspirons à voir respectés à travers le monde sont-ils compatibles avec la détention de milliers de personnes qui ont pour seul tort d’avoir cherché à survivre et bâtir un avenir meilleur ?

Nous qui construisons chaque jour une France solidaire et accueillante, nous appelons donc le président de la République et le Premier ministre à convoquer d’urgence une conférence impliquant tous les acteurs, afin qu’émergent des politiques alternatives d’accueil et d’accès aux droits empreintes de solidarité et d’humanité.

L’appel demeure ouvert à signature des organisations et collectifs, à l’adresse appelmigrants15juin@emmaus-international.org


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