David Le Breton : « Une sensualité propice à la pensée »

Pour David Le Breton, spécialiste des mises en jeu du corps, marcher est bien plus qu’un exercice physique : un principe anthropologique propre à enclencher des mutations vitales.

Patrick Piro  • 26 juillet 2017 abonné·es
David Le Breton : « Une sensualité propice à la pensée »
© photo : Gilles LANSARD / Photononstop

On se gardera de voir dans ses propos sur la marche l’éloge d’un saint remède qu’on aurait découvert devant sa porte, une panacée ultra-simple contre les maux du monde. Le panégyrique que développe David Le Breton découle de l’expérience personnelle d’un adepte de la marche et d’une réflexion fouillée sur une activité faussement triviale qui nous ramène aux fondamentaux de notre humanité ainsi qu’à ses valeurs communes. Et les vertus individuelles de cette pratique se répercutent sur les défis collectifs, affirme l’universitaire randonneur : c’est avec des hommes debout et mis en mouvement que l’on peut transformer une société corsetée par le libéralisme et son attirail.

La marche est souvent considérée par ses pratiquants comme une activité dont l’intérêt dépasse la dimension du loisir ou du sport. Comment la percevez-vous ?

David Le Breton : Comme une reconquête de soi-même, consacrant le retour d’un temps qui nous appartient en propre, la reprise de contact avec un corps occulté, celui d’une « humanité assise » rendue passive par la vie quotidienne, l’usage systématique de la voiture, des escalators ou d’autres outils qui rendent le corps presque inutile. Marcher, c’est goûter à un effort mesuré, ajusté au rythme de chacun, sans imposition, guidé par le simple désir de s’arrêter ou de poursuivre, de faire une sieste ou de prendre un café avec des gens.

Un contrepoint aux dérives de la vie urbaine moderne ?

Sur bien des aspects, c’est de cela qu’il s’agit. Je parle ici de personnes qui s’adonnent à la randonnée – de quelques heures à quelques jours. Marcher dans la nature, c’est reprendre contact avec une sensualité heureuse qui nous est comptée au quotidien. En ville, la vue est devenue un sens utilitaire,

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