L’université comme terre d’accueil

Face à la passivité de l’État, des associations étudiantes se mobilisent pour permettre aux migrants de suivre des études, d’apprendre un métier et de s’intégrer là où ils vivent.

Vanina Delmas  • 19 juillet 2017 abonné·es
L’université comme terre d’accueil
© photo : SEBASTIEN BOZON/AFP

Juillet 2015. Militants, habitants et migrants réquisitionnent un établissement désaffecté du XIXe arrondissement de Paris. Le lycée hôtelier Jean-Quarré devient un repère pour les exilés en quête de tranquillité éphémère et pour les Parisiens désireux de les aider coûte que coûte. Parmi eux, de nombreux étudiants. Au fil des heures passées aux côtés de ces hommes et de ces femmes venant du Soudan, d’Érythrée ou d’Afghanistan, une complicité se noue, les langues se délient. Les étudiants s’aperçoivent que ces personnes qui ont souvent le même âge qu’eux s’ennuient, veulent apprendre le français et, pourquoi pas, entreprendre ou poursuivre des études.

Lors de l’expulsion, trois mois plus tard, hors de question de tout abandonner. Les étudiants parisiens mobilisent leurs établissements respectifs pour créer des cours de français langue étrangère (FLE) : d’abord l’École normale supérieure (ENS), puis l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Paris-8 ou encore Paris-IV.

Dans cette dernière université, André, Alice et Solène créent l’association InFLÉchir et décrochent une subvention auprès de l’Agence universitaire de la francophonie. Le premier cours de français est donné en mai 2016 à 17 personnes. _« Nous avons dû convaincre – voire rassurer – l’administration et tout organiser nous-mêmes, y compris le recrutement des étudiants stagiaires assurant les cours, explique André. Cette année, nous avons accueilli soixante élèves, répartis en quatre groupes de niveaux, et nous avons mis en place des binômes étudiant-apprenant, car les cours en classe ne suffisent pas pour bien maîtriser le français. » Et l’insertion sociale est tout aussi importante, d’où l’organisation de matchs de foot, de sorties culturelles, d’ateliers théâtre ou photo.

Des dizaines d’initiatives jaillissent alors sur tout le territoire français grâce aux efforts des étudiants, et selon le bon vouloir des administrations. En avril 2016, se forme le collectif Resome, Réseau études supérieures et orientation des migrant(e)s et exilé(e)s, pour rassembler toutes ces associations et clamer que l’éducation, l’apprentissage du français et la reprise d’études sont des « revendications élémentaires et vitales ».

L’autre objectif est de faire du « lobbying institutionnel » auprès du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. En mai 2016, une lueur d’espoir apparaît. Le ministre de l’époque, Thierry Mandon, organise une première rencontre avec tous les acteurs concernés : syndicats étudiants, universités, Crous, Observatoire de la vie étudiante. Les efforts du Resome portent leurs premiers fruits. L’un de ses membres – qui préfère garder l’anonymat – passe sept mois au ministère en qualité de stagiaire vacataire en charge de la question des étudiants migrants. Une petite victoire vite dissipée face à l’inertie du ministère.

« J’étais tout seul alors qu’il faudrait un groupe de travail légitime et compétent sur la question au niveau interministériel et, surtout, que cette problématique soit perçue comme une nécessité, analyse le stagiaire. Il n’y a pas de moteur sur la question des étudiants migrants, parce qu’elle est totalement absente. Or, un fléchage budgétaire et une coordination nationale sont indispensables pour en faire un levier de la politique d’intégration. »

Depuis, l’élection présidentielle a rebattu les quelques cartes bien placées, et les premiers pas du nouveau gouvernement ne rassurent pas les associations. Une coupe de 331 millions d’euros sur le budget 2017 de la recherche et de l’enseignement supérieur est envisagée, annulant tout espoir de soutien financier aux universités sur cette question. Autre indice inquiétant : dans le « Plan migrants » annoncé par le Premier ministre le 12 juillet, l’orientation vers une immigration choisie se dessine progressivement. Un de ses axes s’attache à « attirer les talents et les compétences », en encourageant « la mobilité circulaire des étudiants de haut niveau ou des jeunes professionnels qualifiés ». Certaines universités tendent déjà vers ce genre de dérives.

En outre, les critères de recrutement sont tellement flexibles d’un programme à l’autre que, parfois, c’est la situation administrative des exilés qui fait la différence. Ainsi, à l’université de Strasbourg, « il faut avoir le statut de demandeur d’asile, de réfugié, ou bénéficier de la protection subsidiaire » et « avoir fait ses démarches pour l’obtention du statut de réfugié dans le Bas-Rhin ». D’autres fois, c’est la nationalité qui prime. L’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne accueille majoritairement des Syriens. Elle a conclu un accord en 2015 avec le Qatar à hauteur de 600 000 euros sur trois ans pour financer les frais de vie et de logement d’une centaine d’étudiants.

À l’opposé de cette cynique sélection des « réfugiés d’excellence », d’autres initiatives n’ont qu’une motivation : redonner un sens au quotidien des personnes en exil grâce à des cours de français et à des formations professionnelles. Dans la région toulousaine, une coalition de petites municipalités (Cugnaux et Villeneuve-Tolosane) et la communauté de communes Axe Sud s’y emploient depuis 2012. À cette époque, les populations immigrées sont essentiellement originaires d’Afrique du Nord mais ont quitté leur terre natale quinze ans auparavant pour l’Italie, l’Espagne ou le Portugal, avant de s’installer en France. Des réfugiés intra-communauté européenne qui se déplacent donc avec leur famille et ont besoin de travailler, mais qui ne peuvent pas bénéficier des cours de français dispensés par l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii).

« Nous voulions assurer le lien social avec le territoire tout en privilégiant l’insertion professionnelle, alors nous nous sommes adressés à l’université Jean-Jaurès de Toulouse. Notre projet a plu, parce qu’il correspondait parfaitement au master professionnalisant apprentissage didactique du français langue étrangère », raconte Charles Gault, employé de la commune de Villeneuve-Tolosane, laquelle a participé au développement du programme.

En 2015, les migrants ont changé, mais les besoins restent identiques, alors le programme s’adapte. « Les cours sont centrés sur la recherche d’emploi, l’oral, et les activités sont en lien avec ce qui se fait dans les communes, par exemple dans les cantines municipales ou les maisons de retraite, explique Nathalie Spanghero-Gaillard, responsable du master. Nous sommes dans une démarche d’intégration complète. Cela permet aux réfugiés d’aller à la rencontre des habitants, mais aussi d’apprendre à se déplacer sur un territoire inconnu. » Ces petites communes parviennent à dégager un budget depuis quatre ans, prouvant ainsi que ce n’est pas si contraignant ni coûteux.

Outre le manque de moyens financiers dispensés par l’État, les textes de loi apparaissent obsolètes. Les lacunes du code de l’éducation concernant les demandeurs d’asile engendrent des situations problématiques. « Le terme “dubliné”, tout comme “demandeur d’asile”, n’existe pas dans le code de l’éducation. Quant au code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile [Ceseda]_, il ne parle des étudiants que s’ils sont considérés comme “étrangers”, ce qui n’est pas du tout adapté puisque les “étudiants étrangers” représentent déjà un public spécifique relevant d’une législation particulière dans le code de l’éducation. À partir de là, les choses dépendent plus ou moins des préfectures et des facs »_, décrypte le Resome.

Le cas de Lille a été le plus médiatisé du fait de son succès et de sa proximité avec Calais, et parce que l’État y a participé en l’intégrant dans le Programme d’insertion par le logement, l’orientation et le travail (Pilot). Mais l’idée a d’abord germé dans l’esprit des étudiants et des universitaires qui se rendaient régulièrement dans la jungle de Calais, notamment à l’école laïque des Dunes. « Chez nous, les réfugiés apprennent le français, sont inscrits dans une filière avec diplôme et doivent mûrir un projet de reprise d’études ou d’insertion professionnelle. Mais la spécificité de ce projet est qu’il repose sur trois piliers : l’orientation universitaire, le logement grâce à une convention avec le Crous et un accompagnement administratif », détaillent Nathalie Ethuin et Emmanuelle Jourdan, deux enseignantes référentes du projet.

Deux cents candidatures reçues, 80 personnes retenues. Les critères : un niveau de français correct, des études en cours dans le pays d’origine, être demandeur d’asile ou réfugié. Parmi les élèves, quelques « dublinés », mais le contexte particulier du démantèlement de la jungle de Calais a conduit Bernard Cazeneuve, alors Premier ministre, à annoncer que les mesures de reconduite aux frontières liées au règlement Dublin ne s’appliqueraient pas aux migrants issus de ce camp ayant rejoint des centres d’accueil et d’orientation (CAO), et qui formeraient un projet d’intégration en France en demandant l’asile.

Ce succès lillois a donné des idées à l’université du Littoral (Ulco) de Dunkerque, mais ses étudiants n’ont pas bénéficié de la même dérogation ministérielle, et le Crous n’a pas pu les héberger plus de quelques semaines après l’incendie du camp de la Linière, à Grande-Synthe. Les universitaires se sont davantage souciés de la richesse pédagogique qu’ils pouvaient apporter que des subtilités administratives, sûrement par méconnaissance. Ainsi, les migrants de Dunkerque sous procédure Dublin n’ont pu conserver leur logement au Crous ni même leur place dans le programme, et n’ont pas compris cette différence de traitement. Une réussite pédagogique, mais des couacs qui soulignent le manque de coordination entre les différents protagonistes.

À Dijon, le bras de fer entre la préfecture et un collectif mêlant professeurs, élèves et parents d’élèves commence dès le lycée pour que les étrangers puissent poursuivre leur cursus jusqu’à l’université ou dans des formations professionnelles. Le lycée du Castel a été choisi par le rectorat de Dijon pour accueillir des jeunes en situation irrégulière. Problème : ces mineurs deviennent majeurs pendant leur scolarité et se retrouvent à la rue sans papiers et sans ressources.

Depuis janvier, le collectif se mobilise pour permettre à deux Albanais qui viennent d’avoir 18 ans de continuer leurs études malgré l’obligation de quitter le territoire (OQTF) qui pèse sur eux et leur famille. L’un d’eux, Angelo, est actuellement en première technologique hôtellerie-restauration. Arrivé il y a seulement deux ans en France, il a obtenu 11/20 à l’oral du bac de français et rêve de continuer en BTS. « La préfecture lui a proposé de le laisser poursuivre ses études à condition que ses parents et son petit frère se soumettent à un éloignement volontaire, affirme Sophie Carrouge, impliquée dans le collectif. C’est scandaleux, et nous n’avons pas hésité à utiliser le terme de chantage ! Grâce à notre mobilisation, la préfecture a cédé et lui a accordé une carte d’étudiant jusqu’à la fin de sa terminale. Mais nous restons vigilants, car nous savons que l’OQTF peut s’exercer à tout moment. La préfecture de Côte-d’Or est tristement célèbre pour appliquer les textes de loi de façon très restrictive. »

Si les étudiants et professeurs bénévoles espèrent un investissement rapide de l’État et bataillent quotidiennement pour pérenniser leurs initiatives, ils retiennent surtout les progrès spectaculaires en français de leurs protégés, ainsi que leur enthousiasme à poursuivre des études ou à trouver un emploi. Comme Aïda, Soudanaise de 24 ans, qui entre en troisième année de licence génie civil ; Mohamed, qui s’oriente vers un master solidarité internationale, humanitaire et gestion des crises, encouragé par son engagement auprès d’associations dans la jungle. Ou encore Babak, 26 ans, arrivé d’Iran sans connaître le français, mais qui entre en première année de lettres modernes grâce à ses progrès fulgurants.

Tous en sont persuadés : être considéré comme un étudiant permet de se sentir plus humain que migrant, de panser (un peu) les traumatismes et de gommer progressivement les préjugés.

Société Éducation
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