Associations : Comment faire sans les contrats aidés ?

Sur le terrain, les associations, déjà fragiles, auront du mal à maintenir leurs activités. Témoignages.

Ingrid Merckx  et  Erwan Manac'h  et  Vanina Delmas  • 13 septembre 2017 abonné·es
Associations : Comment faire sans les contrats aidés ?
© photo : Denis Amelson

La nouvelle de la suppression partielle des contrats aidés a fait peu de bruit, après la déclaration discrète de la ministre du Travail, en plein mois de juillet. Mais le réveil a été brutal dans les associations de tous les secteurs. L’heure est désormais à un périlleux exercice d’équilibrisme financier – encore un –, qui ne se résoudra pas sans un recul des activités, sauf revirement du gouvernement. Témoignages.

« Qui se souciera des enfants ? »

Depuis 2011, l’association Apprendre et entreprendre à Sénart, sise dans la ville nouvelle, en Seine-et-Marne, accueille chaque soir les enfants et les jeunes du CP à la terminale. Son objectif : lutter contre l’échec scolaire et le décrochage en aidant directement les élèves, mais aussi en soutenant les parents qui rencontrent des difficultés pour gérer la scolarité de leurs enfants. L’association bénéficie à près de 400 familles de quatre communes : Nandy, Savigny-le-Temple, Moissy-Cramayel et Lieusaint. « Le premier groupe dont nous nous sommes occupés est entré au collège l’année dernière, et les enfants ont tous eu d’excellents résultats », raconte avec fierté Joana Distin, directrice et fondatrice de l’association. Un noyau de six enseignants bénévoles est présent chaque jour, soutenu par des retraités, des étudiants volontaires, quatre personnes en service civique et deux salariées.

Un gigantesque « plan social »

Le nombre de contrats aidés a brutalement chuté en 2017, autour de 320 000 contre 460 000 en 2016 (soit une baisse de 30 %). Le Premier ministre, Édouard Philippe, a laissé entendre, fin août, que l’enveloppe serait de nouveau réduite, en 2018, à moins de 200 000 contrats concentrés sur des secteurs sensibles (handicap, urgence sanitaire et sociale, aide alimentaire, outre-mer).

Selon un bilan provisoire, les secteurs les plus touchés sont la culture – où les contrats aidés représentent 16 % de l’emploi total –, l’éducation (23 000 emplois supprimés), l’animation (18 500 emplois), l’administration et le sport.

92 % des Ehpad interrogés par la Fédération des directeurs de maison de retraite (Fnadepa) se disent également impactés par les baisses, et 50 % des salariés des banques alimentaires sont en contrats aidés. 

E. M.

L’une des salariées s’occupe de toute la partie administrative, l’autre est animatrice et gère les entrées et sorties. Deux rouages indispensables à la bonne mécanique de l’association. D’abord bénévoles, elles ont signé un contrat aidé en 2015, qui se terminera en février et ne sera pas renouvelé. Un coup dur pour tous. « Elles ont toutes les deux plus de 50 ans et vivent dans le quartier depuis des années, tout le monde les connaît. Si le gouvernement persiste, nous ne pourrons pas les garder, et nous ne pourrons pas continuer l’accompagnement scolaire, s’indigne Joana Distin. Aucun bénévole ne peut faire vingt-quatre heures de plus, les services civiques n’ont pas le droit d’assumer seuls ce rôle, et l’association n’a pas les moyens de financer deux salaires classiques. »

Au total, les rémunérations des deux employées représentent environ 25 000 euros par an. La structure parvenait à les assumer tant que l’État en finançait 70 %. Elle avait même le projet d’embaucher une troisième personne, une référente famille pour faciliter les liens entre l’école, les parents et l’association. C’est désormais impossible. « Nous travaillons avec beaucoup d’enfants des quartiers dépendant de la politique de la ville, mais nous ne recevons aucune subvention de ce côté-là. Nous n’avons que les contrats aidés pour pérenniser notre projet, explique la directrice. Sans notre présence ici, ces enfants risquent de perdre l’espoir d’un avenir meilleur. C’est la cohésion sociale qui va en souffrir, car nous faisons vivre le quartier ! Qui le fera après nous ? Qui se souciera de ces enfants ? »

« La qualité du service rendu baissera »

L’Îlot gère sept centres d’hébergement et ateliers d’insertion à Amiens, Paris, Vincennes et Villiers-sur-Marne, et accompagne près de 1 200 personnes en grande détresse, en particulier lors d’une sortie de prison. Elle emploie 26 personnes en contrats aidés, soit plus du quart de ses effectifs, à des postes d’agents d’accueil, de surveillants de nuit, d’ouvriers de maintenance et agents d’entretien.

Le coup d’arrêt des contrats aidés, en juillet, a déjà coûté quatre postes à l’association et l’a plongée dans le flou. « Cela s’est fait de façon extrêmement violente. Les salariés n’ont pas eu le temps d’anticiper la fin de leur contrat », relate Maryline Domarin, directrice des ressources humaines. À court terme, c’est la pérennité des activités de L’Îlot qui est remise en question. La clôture du budget s’annonce en effet compliquée en 2017, car les baisses de subventions ont déjà réduit les marges de manœuvre de l’association. Financée aujourd’hui à 60 % sur deniers publics, elle avait en partie compensé cette baisse par le quasi-triplement des contrats aidés et la création d’une fondation, en 2012, pour récolter des dons, legs et donations (25 % du budget de fonctionnement en 2016).

Les seules possibilités envisageables aujourd’hui induiront une baisse de la qualité du service rendu. « Nous essayons pour le moment de redéployer les salariés, mais cela risque de fragiliser nos structures, explique Maryline Domarin. Nous avons, par exemple, un centre d’hébergement d’une soixantaine de résidents. Si l’éducateur n’a plus l’appui de l’agent d’accueil en contrat aidé, cela le met en situation d’insécurité. Si les contrats aidés ne sont pas recréés, soit nous devrons revoir notre politique d’admission, en accueillant des personnes moins compliquées (mais ce n’est pas notre objectif), soit nous devrons réduire notre capacité d’accueil et les heures d’ouverture. » Les fonds propres de l’association, environ 20 %, ne permettront pas à L’Îlot de compenser. Le public cible rend également difficilement imaginable un montage permettant d’attirer les financeurs privés (lire ici).

Vers une ubérisation de l’action culturelle

« Les contrats aidés sont des moyens supplémentaires là où il manque des moyens suffisants ! », soupire Christophe Chauvet. Ce qui agace le plus le président de Paq’la Lune, association culturelle d’éducation populaire qui intervient en Pays de la Loire, notamment à Nantes, ce n’est pas le manque d’intérêt des élus pour l’action culturelle et les écritures contemporaines. Ce n’est pas non plus la décentralisation, qui a rendu les associations dépendantes des jeux politiques locaux. C’est la méconnaissance profonde dont le gouvernement fait preuve. « On nous avait pourtant promis des ministres connaissant le terrain… »

Ce danseur devenu metteur en scène déplore une vision comptable, déconnectée de la réalité : « Nous avons lancé un appel. Sur quarante-cinq participants à la réunion, une bonne trentaine étaient passés par des emplois aidés. Moi-même, j’ai été intermittent du spectacle puis en emploi-tremplin avant d’obtenir un contrat durable dans la structure que nous avons créée pour nous professionnaliser. Les contrats aidés sont très souvent une étape dans l’insertion professionnelle, pour des jeunes qui sortent de master, pour des personnes au RSA qui acquièrent de nouvelles compétences, pour des gens qui veulent découvrir un secteur, etc. »

Paq’la Lune emploie 9,5 équivalents temps plein, soit 35 salariés, dont 4 permanents et 6 emplois aidés, qui ne sont plus que trois depuis cet été. « Nous avons trouvé de petites solutions en espérant un revirement de situation. Pourquoi une décision si brutale sans examen, pourquoi mettre tant de structures en difficulté ? Pourquoi ne pas proposer d’accompagnement ou faire du cas par cas ? La situation n’est pas la même à l’Éducation nationale, dans les collectivités et dans les structures associatives. »

Quand l’association Paq’la Lune embauche un intervenant en emploi aidé, sur un contrat de 20 heures, plus d’un tiers sont consacrées à des interventions artistiques dans le cadre des rythmes scolaires, à des bibliothèques de rue dans des quartiers « politique de la ville » ou à des spectacles de théâtre dans la rue. Quatre ou 5 heures servent à la préparation de ces activités. Les heures restantes sont dévolues au travail en équipe et aux autres activités de l’association. « Si on embauchait des intervenants isolés pour des missions de 12 heures, on se transformerait en “boîte à ateliers” », déploreChristophe Chauvet.

Vers une ubérisation de l’action culturelle ? Paq’la Lune doit déjà annuler des interventions en milieu rural et des bibliothèques de rue. « Qui a dit qu’elles ne servaient à rien ? »

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