Découvrons l’Allemagne… et la lune

Les laudateurs du modèle allemand semblent découvrir une autre réalité : les temps partiels, les « mini-jobs », la grande misère des services publics et la détérioration des infrastructures.

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Voilà que quelques-uns des éditorialistes les plus en vue, des économistes les plus libéraux, et des amateurs de tableaux les plus comparatifs semblent ces jours-ci s’être donné le mot pour mettre en veilleuse leurs dithyrambes habituels sur le « modèle allemand ». Ce miroir qu’ils nous tendent depuis des années pour faire honte aux cancres européens que nous serions semble soudain s’être brisé entre leurs mains. Comme s’ils découvraient à la fois l’Allemagne… et la lune. Ce stupéfiant aggiornamento médiatique n’est évidemment pas fortuit. Il survient à la veille d’élections, dimanche, qui devraient assurer un quatrième mandat à Angela Merkel, sans toutefois lui donner de majorité absolue, et permettre l’entrée au Bundestag de l’extrême droite. Un scrutin qui marquerait l’échec de la stratégie du SPD qui a contraint son candidat à un impossible exercice de contorsionniste : faire campagne contre celle avec laquelle il gouverne depuis quatre ans.

Mais il y a une autre raison à cet accès de lucidité : l’Allemagne ne serait plus seulement un modèle abstrait auquel se réfère la doxa libérale, elle serait le très proche avenir de la France. La loi travail ressemble en effet comme deux gouttes de schnaps aux lois Hartz qui, depuis 2005, régissent la société allemande. On y trouve la même facilitation des conditions de licenciement, et bientôt le même appauvrissement de l’assurance chômage. Avec cette Allemagne-là, pas besoin de boule de cristal, notre avenir est tout tracé.

C’est une bonne raison pour y regarder de plus près. La faute historique des commentateurs a été de ne considérer sciemment qu’un seul critère : le chômage. Avec ses 9,4 % de chômeurs, la France ne brille pas face à une Allemagne qui compte deux fois moins de sans-emplois. Oui, mais on semble prendre conscience que les Allemands paient très cher ce résultat en trompe-l’œil. Les fameux tableaux comparatifs prennent ces jours-ci une autre couleur. On y voit que l’Allemagne bat des records de « temps partiel », que les femmes en sont les principales victimes, et que les travailleurs pauvres sont légion. On y comprend que c’est au prix de la multiplication des « mini-jobs », parfois rémunérés à 451 euros, que le pays peut se targuer d’avoir « vaincu » le chômage de masse. Nous avons là un jeu cynique de vases communicants dans lequel les classes inférieures sont perdantes à tous les coups. Et ces emplois, appelés pudiquement « atypiques », touchent aujourd’hui un cinquième de la population active.

Les laudateurs professionnels du modèle allemand semblent découvrir une autre réalité : la grande misère des services publics et la détérioration des infrastructures. Outre-Rhin, le dénigrement de l’impôt a fini par produire ses effets dévastateurs. On nous montre maintenant des écoles délabrées, des routes cabossées, des ponts sur lesquels les camions ne peuvent plus s’aventurer… [1]. Ce n’est sûrement pas le tiers-monde, mais ce n’est pas non plus ce pays de cocagne libéral dont on nous rebat les oreilles. C’est aussi le procès des « statistiques économiques » qui vantent la « bonne santé » d’un pays sans rendre compte des disparités sociales.

Un autre problème guette à moyen terme la société allemande, le plus redoutable peut-être : le vieillissement de la population. Un phénomène qui explique en partie l’accueil massif de migrants en 2015, sans contester à la chancelière cette humanité qui a honteusement fait défaut au duo Valls-Hollande. En attendant, la crise démographique explique aussi, bien mieux que les réformes libérales, le faible taux de chômage. Moins de jeunes qui arrivent sur le marché de l’emploi, c’est évidemment, à court terme, moins de chômeurs.

Mais, au total, le mythe du « modèle allemand » a du plomb dans l’aile. Certes, on ne fera surtout pas ici l’éloge du chômage. C’est dans leur unité dialectique qu’il faut voir nos deux pays. Dans les deux cas, avec des résultats différents, voire opposés, c’est la politique d’austérité qui gouverne. Comme s’il était fatal que, d’une façon ou d’une autre, ce soit les classes moyennes ou inférieures qui fassent les frais de l’orthodoxie budgétaire. Mais en contemplant les nouveaux tableaux comparatifs, ceux qui apparaissent ces jours-ci un peu partout dans la presse, on mesure le chantage qui s’exerce sur la société française : vous voulez vaincre le chômage, eh bien acceptez la précarité ! C’est exactement ce que nous proposent les ordonnances du docteur Macron. C’est bien pourquoi il ne faut déserter aucune manifestation. Quant à nos faiseurs d’opinion médiatiques, s’ils révisent globalement leur analyse du « modèle allemand », ils n’en restent pas moins favorables à la loi travail.

[1] Un excellent reportage de France 2, samedi.


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