Pablo Iglesias : la caresse et la claque

Le leader de Podemos, en Espagne, a cassé les codes de la communication politique et imprime un style populiste entre séduction et impertinence, différent de celui de Jean-Luc Mélenchon.

Mehdi Boudarene  • 13 septembre 2017 abonné·es
Pablo Iglesias : la caresse et la claque
© photo : GERARD JULIEN/AFP

Pablo Iglesias, c’est d’abord une queue-de-cheval. Cet élément esthétique semble négligeable ? Il ne l’est pas : lors des élections européennes de 2014, le parti avait fait imprimer des bulletins ornés du plus célèbre attribut capillaire d’Espagne. Tout un programme ! Il faut dire que la construction médiatique du personnage Iglesias, qui a fait une irruption remarquée sur les plateaux de télévision lors de la genèse de Podemos, avant 2014, est une pièce fondamentale du puzzle imaginé, théorisé et mis en pratique par les fondateurs du parti anti-austérité espagnol.

« Pour nous, c’était une question cruciale : nous étions parvenus à la conclusion que les médias, en particulier les talk-shows politiques, étaient un instrument essentiel pour générer un imaginaire. Nous avons compris que notre manière de nous exprimer à l’université, lors de séminaires par exemple, était très éloignée des techniques habituellement utilisées pour former une opinion », explique Pablo Iglesias lors d’un entretien dans la presse espagnole.

S’il se montre féroce sur les plateaux de télévision face aux postures dépassées de ses adversaires, le leader de Podemos va également se forger une image de « gendre idéal » dans un pays marqué par la porosité entre les sphères publique et privée. Parsemant ses interviews de détails sur sa vie privée, il instaure un rapport de proximité comme nul autre homme politique. Entre deux références au groupe de rap Los Chikos del Maiz et à sa chienne Lola, qui le « remplit de joie quand il rentre à la maison », Iglesias, épris de pop culture, dévoile des facettes insoupçonnées de sa personnalité. Comme lorsqu’il déclare être « sensible à la beauté masculine, aux hommes qui savent s’habiller », dans un magazine féminin où il est photographié les cheveux détachés, tel un sex-symbol.

Fan de la série Game of Thrones (il a coordonné un ouvrage comparant l’univers du show avec la situation politique espagnole), Pablo Iglesias se positionne « comme une figure totalement éloignée de l’establishment politique traditionnel et place Podemos comme le référent social et culturel des gens “normaux” », selon le politologue José Fernandez Albertos, cité par Slate. Son « Winter is coming [1] » pour le Parti populaire (la droite espagnole), lancé au président du gouvernement, Mariano Rajoy, et reprenant une réplique de la célèbre série d’HBO est resté dans les mémoires.

Le point de départ de cette démarche ? L’influence importante du populisme de gauche théorisé par les philosophes Ernesto Laclau et Chantal Mouffe. Au placard, les drapeaux rouges et les références culturelles de gauche. De même que disparaît l’évocation de la lutte des classes : Podemos opère un renversement lexical pour toucher le plus grand nombre. Et ce n’est pas tout : pour ces adeptes de la théorie de contre-hégémonie culturelle d’Antonio Gramsci, la télévision est le principal espace de socialisation.

Mais, pour être en mesure d’investir le champ médiatique et d’en bousculer les codes, encore faut-il être bien préparé. C’est pourquoi, dès 2010, l’équipe d’Iglesias, composée de collègues du département de sciences politiques de l’université Complutense de Madrid, crée une émission, La Tuerka. « La création de La Tuerka et la stratégie médiatique qui en a découlé participe d’une stratégie politique globale : il s’agit de faire de l’éducation populaire », analyse Christophe Barret, historien, auteur de Podemos. Pour une autre Europe [2].

C’est à cette période que se forge le style Iglesias. Look décontracté, cheveux longs, piercing et débit de mitraillette, le jeune prof de sciences politiques détonne. Un événement fera passer l’apprenti présentateur de l’ombre du plateau plus que modeste d’une télé locale madrilène à la lumière des plus grands talk-shows nationaux : l’occupation de la Puerta del Sol par les Indignés espagnols.

La Tuerka a en effet largement participé à imposer les revendications des Indignés dans le débat public, grâce à de nombreux entretiens avec des militants et des chercheurs analysant le mouvement social. C’est à ce moment que la renommée de Pablo Iglesias va dépasser le champ académique militant. Il devient en effet un interlocuteur incontournable sur le sujet pour les médias mainstream. Il s’impose progressivement sur tous les plateaux, où il se révèle un redoutable débatteur. « Il prend des cours de théâtre, apprend à poser sa voix ; d’ailleurs, quand il parle, on a l’impression qu’il rappe ! », souligne Christophe Barret.

« Ce qui me surprend toujours avec la droite espagnole, c’est cette hypocrisie qui les fait aller à la messe le dimanche après s’être rendus aux putes le samedi », est une des nombreuses punchlines qui ont forgé le succès médiatique de Pablo Iglesias et que l’on retrouve compilées dans des dizaines de vidéos sur Youtube. Son fameux baiser à Xavier Domenech, coordinateur des indépendantistes catalans, à l’issue d’un discours au Parlement a fait le tour du monde.

[1] « L’hiver arrive. »

[2] Éditions du Cerf, 2015.

À lire dans ce dossier :

Le populisme : Projet politique ou tactique électorale ?

Philippe Corcuff : « La recette de la France insoumise est usée »

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Politique
Publié dans le dossier
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Temps de lecture : 5 minutes

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