Dossier : Le populisme peut-il sauver la gauche ?

Le populisme : Projet politique ou tactique électorale ?

La campagne populiste de Jean-Luc Mélenchon interpelle une gauche mal en point, qui cherche des voies nouvelles pour renouer avec les préoccupations politiques et sociales actuelles.

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Partir de rien (ou presque), terrasser les partis historiques et s’imposer, en un an, comme le seul et unique leader crédible de l’opposition. Jean-Luc Mélenchon a peut-être perdu la présidentielle, mais il a réussi son aventureux pari. Plus affaiblis que jamais, le PCF, les Verts et l’aile gauche du PS sont au pied du mur, contraints à l’introspection, mais aussi à la comparaison : et si le positionnement populiste de la France insoumise expliquait les exploits de son chef ? Dans quelle mesure lui emboîter le pas ou, au contraire, s’en démarquer, pour continuer d’exister et, peut-être, un jour, rivaliser ?

Si le sujet ne quitte plus les débats, l’heure est plutôt à la prise de distance : « Je ne crois pas à la nécessité d’une parenthèse “populiste”, fût-elle baptisée “de gauche” », lançait le patron des communistes, Pierre Laurent, fin août, devant des troupes en quête de réconfort après une séquence électorale pénible (lire Politis n° 1467). « Le populisme […] constitue un exutoire qui soulage sur le moment mais n’offre pas de perspective solide et durable », martelait, de même, le secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts, David Cormand, lors du conseil fédéral du parti, le week-end dernier.

Astuce

Populisme : le mot a tout pour devenir l’énième ligne de fracture à gauche. Et pour cause : jusqu’alors réservé à l’extrême droite et à quelques olibrius (les Trump et autres Beppe Grillo), le sulfureux qualificatif est, en un temps record, devenu un substantif acceptable. Revendiqué, même, par l’ex-chef de file du Front de gauche, que ses lectures des travaux d’Ernesto Laclau et, surtout, de la veuve du philosophe argentin, la politologue Chantal Mouffe [1], ont fini de décomplexer.

« Par sa matrice trotskiste, sa fascination pour la Révolution française, mais aussi par sa connaissance des mouvements latino-américains et du chavisme, cela faisait des années que Jean-Luc était habité par la question “comment les peuples entrent-ils en mouvement contre l’oppression ?” », raconte Christophe Ventura, spécialiste de l’Amérique latine, qui a joué un temps les go between entre le politique et la chercheuse belge. « Alors, quand il a rencontré Chantal Mouffe, en 2013, et qu’il s’est aperçu que la manière dont il faisait de la politique, rejoignait sa théorie du “populisme de gauche”, ça l’a conforté dans son intuition. » D’autant qu’au même moment Podemos crève l’écran de l’autre côté des Pyrénées…

Même si elle se dit encore « gênée » par le terme, « tant il a été dévalorisé », Charlotte Girard, figure du premier cercle des fidèles, voit elle aussi dans l’avènement du populisme mélenchonien l’aboutissement logique d’une décennie de tâtonnements empiriques : « Les débats autour du référendum de 2005 ont été un révélateur : on s’est aperçu que les mots “classe sociale”, “prolétaires”, “gauche” n’étaient plus signifiants dans l’opinion. Alors, après avoir tenté sans succès de les réhabiliter, on s’est dit qu’il fallait s’adapter. C’est pourquoi on a repris cette notion basique du “peuple”. »

Sur le fond, le terme permet d’affirmer la conviction des Insoumis que « la prise du pouvoir par le peuple est une garantie de la réalisation de l’intérêt général. Mais, ajoute Charlotte Girard, ça a aussi été une astuce pour reprendre contact avec ceux qui se désintéressaient de la politique ». Et pour croiser le fer avec le FN, à armes égales, et sans « pudeurs de gazelle », contre le populisme d’extrême droite.

Extensible

C’est que le populisme version Mélenchon-Mouffe est avant tout une tactique électorale. Une opportunité stratégique. Presque une « recette » calquée sur l’expérience espagnole de Podemos – jusqu’au vocabulaire : « la gente » (« les gens ») ou « la casta » (« la caste ») –, elle-même inspirée de l’expérience d’Hugo Chávez au Venezuela… À chaque fois, le même constat : le clivage droite-gauche s’est dissous dans le social-libéralisme, et il est, au moins momentanément – Chantal Mouffe parle bien de « moment » populiste –, devenu inopérant électoralement parlant. Il faudrait donc s’engouffrer dans la brèche et substituer à la latéralisation droite-gauche une version toilettée, modernisée, de la lutte des classes : un antagonisme entre le « nous » et le « eux ». Soit, dans une perspective de gauche, entre le « peuple » et « l’oligarchie ».

Deux signifiants aussi flous que leurs déclinaisons mélenchoniennes – « les gens » versus « les parfumés », les « belles personnes » ou la « caste » –, dont l’objectif est précisément de construire un « nous » qui soit « le plus extensible possible [2] ». D’où, pendant la présidentielle, ces meetings remplis d’une foule hétéroclite : militants de gauche traditionnels, eurosceptiques, défenseurs de la cause animale… Et tant pis si, une fois au pouvoir, ce « nous » se fracasse sur la politique mise en œuvre. « Pour Chantal Mouffe, le populisme n’est pas un projet de société, décrypte Christophe Ventura, c’est un moment de transition qui permet à la gauche de produire une nouvelle majorité et de nouveaux cadres politiques. Le populisme qu’elle prône se veut d’abord une manière de répondre au malaise né de la désaffiliation entre les masses populaires et leurs représentations institutionnelles. »

Haro, donc, sur les corps intermédiaires. Les syndicats se vident ? Mélenchon joue à saute-mouton avec la CGT et organise sa propre manifestation (le 23 septembre) contre les lois Macron. Les partis agonisent ? Mélenchon propose un mouvement non partidaire, dont la dénomination (la France insoumise) évoque un ethos et non plus un projet politique. Aussi, il s’échine à gommer de sa communication tout le folklore de la gauche – c’est la fameuse affaire des drapeaux communistes priés de se faire discrets lors de sa marche du 18 mars. Jusqu’à oublier opportunément ses thèmes de prédilection – l’immigration, glorifiée en 2012, est mise sous le boisseau en 2017 – pour préférer faire vibrer avec un peu de grandiloquence la corde du sentiment patriotique : la grandeur de la France, sa Révolution, son génie !

Quant aux médias… L’ancien (éphémère) journaliste n’a pas de mots assez durs pour blâmer cette « médiacratie » qu’il veut contourner (via ses vidéos Youtube), voire noyauter (l’arrivée de sa lieutenante Raquel Garrido comme chroniqueuse sur C8, chaîne de Vincent Bolloré) pour mieux la « subvertir », voire la « détruire » de l’intérieur. La bataille culturelle contre le néolibéralisme ne doit pas avoir de limites.

La colère comme ferment

Dégagisme et instauration d’un leader charismatique : les deux mamelles du populisme ne vont pas l’une sans l’autre. C’est qu’il faut bien « remplacer » – le mot est lâché par Mélenchon à propos du PS lors de sa campagne marseillaise aux législatives – ceux que l’on dégage. « Dans le populisme, le leader est indispensable, car il agit comme un agent fédérateur dans un contexte où les institutions ne parviennent plus à remplir cette fonction », souligne Christophe Ventura, qui reconnaît que « ce n’est pas l’idéal mais qu’on ne peut pas faire autrement ».

Les coups de sang de Mélenchon ? Sa victimisation permanente, notamment vis-à-vis de cette « médiacratie » qui voudrait sa peau ? Même s’il reste difficile de savoir ce qui relève du caractère fougueux du personnage ou de la pure tactique, la mise en scène de la colère est censée offrir à ce peuple qui souffre, et notamment aux classes populaires, la possibilité de s’incarner dans un corps politique.

Par l’exaltation et la cristallisation des affects, le recours au storytelling et la simplification du discours, il s’agit de tenter de réveiller l’immense gisement électoral de ces 60 % de Français qui ne votent pas, ou plus. « On voit bien que cette stratégie de conquête du pouvoir peut théoriquement se “brancher” sur une idéologie de droite comme de gauche, souligne Fabien Escalona, chercheur à Grenoble et spécialiste des mutations de la social-démocratie. Mais, à gauche, le style populiste entre en contradiction avec certains fondamentaux : les tensions sont vives autour de la question du leadership, et beaucoup n’arrivent pas à souscrire à une vision du monde où on met Emmanuel Macron et Marine Le Pen sur le même plan. »

Alors ça frotte. Responsable du programme de Benoît Hamon pendant la présidentielle, Guillaume Balas ne veut certes pas tout jeter en bloc : « Il est clair que, dans ce contexte de capitalisme financiarisé, la notion de “classe” ne peut plus être comprise immédiatement. C’était malin de renouer avec cette notion de “peuple” dans un pays dont les racines puisent davantage dans la Révolution française que dans le marxisme. » Autre aspect « intéressant » de la campagne mélenchonienne, selon lui, « l’idée qu’un peuple se construit dans l’action politique, que ce soit l’élaboration d’un programme ou d’une constituante ».

Néanmoins, l’eurodéputé socialiste se montre critique envers la « désignation de l’ennemi » – le fameux « eux » –, qui ouvrirait la porte à une stratégie du bouc émissaire contre-productive : « Si on ne dit pas que le problème, ce sont les structures, et pas les êtres humains, on dépolitise le débat. » « La dialectique entre “eux” et “nous” a l’apparence du bon sens, mais il ne suffit pas de désigner l’adversaire, il faut que l’affect soit dirigé vers un projet émancipateur », juge également l’historien du communisme, proche d’Ensemble !, Roger Martelli.

Revenir aux fondamentaux

Même inquiétude sur la simplification du débat du côté d’Emmanuel Maurel, membre de la direction collégiale du PS : « Un des risques du populisme érigé en pratique politique, c’est de passer du peuple à la foule », avertit-il, soulignant aussi que, si « la gauche a besoin d’incarnation, elle a tout à perdre à se vautrer dans le mythe de l’homme providentiel ». Néanmoins, observe celui qui continue d’entretenir de bons rapports avec le leader de la France insoumise, « le retour de l’idée même qu’il puisse y avoir du conflit est salutaire : depuis le traité de Maastricht, on a l’impression insupportable que la gauche et la droite sont deux morceaux de la même classe dominante et qu’elles sont d’accord sur l’essentiel ».

« Il faut garder l’idée du rassemblement dans des majorités de gauche, mais autour d’une logique de rupture », pointe Roger Martelli, qui estime que l’union de la gauche à l’ancienne ne marche plus : « Cela, le PCF ne l’a pas compris, quand Mélenchon l’a très bien senti. » « Les accords d’appareil, c’est là où on s’est égarés ; sur ce point, Mélenchon avait raison », reconnaît encore David Cormand, d’EELV, dans un début de mea culpa.

Remettre la conflictualité au centre des débats, revenir aux fondamentaux, notamment « à ce côté “instituteur du peuple” qui raconte comment s’est créée la Sécurité sociale, voilà ce que la gauche doit faire », souligne Emmanuel Maurel, qui reconnaît aussi au chef de file de la France insoumise d’avoir « réconcilié la gauche avec la notion de patrie ». Ce qui n’est pas du goût de Guillaume Balas, qui, lui, craint une nationalisation factice du débat, « alors que les solutions, en matière d’écologie ou d’avenir du travail, ne peuvent qu’être envisagées à un niveau international ».

Les plus sévères restent les communistes et les écologistes, plus au diapason que jamais pour critiquer la « brutalisation des débats » inhérente au populisme. Plutôt paradoxal venant du parti qui met la révolution au cœur de son projet depuis un siècle, et d’une formation qui propose, elle aussi, un dépassement du clivage gauche-droite dans la thématique écologiste… « Le problème du populisme, c’est qu’il construit un peuple où les ennemis de nos ennemis sont nos amis : du coup, ça donne des discours ambigus sur Bachar Al-Assad ou sur Nicolás Maduro, au nom de la lutte contre l’impérialisme américain », grince David Cormand.

Au fond, l’hypothèse populiste met au cœur des débats la délicate question de la conquête du pouvoir. « Le populisme est un raccourci, or construire de vraies majorités culturelles prend du temps : l’éducation populaire, ce n’est pas l’éducation populiste », précise la communiste Marie-Pierre Vieu, nouvelle députée européenne en lieu et place de Jean-Luc Mélenchon, dont elle était la suivante de liste en 2014. « Pour Jean-Luc, le populisme, c’est une question d’efficacité immédiate, mais est-ce parce qu’on va plus vite qu’on ira plus loin ? », interroge-t-elle, sans pour autant apporter de réponse au fait que le temps (long) de la « construction des consciences humaines » s’accorde mal avec l’urgence des défis sociaux et climatiques.

« Moi, je considère que l’arbre est dans la graine, reprend David Cormand. Comment peut-on enjamber la dépolitisation en faisant campagne de manière superficielle et, ensuite, mettre en place un projet authentiquement émancipateur ? » Sans doute Jean-Luc Mélenchon brûle-t-il d’envie de lui montrer que cela n’a rien d’impossible.

[1] Lire notamment Construire un peuple, conversation entre Chantal Mouffe et Iñigo Errejon [tête pensante de Podemos], éd. du Cerf, 2017.

[2] Conversation avec François Ruffin aux AmFIs 2017 de la France insoumise.

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