La répression s’abat sur le peuple catalan

Jérôme Duval, du CADTM, dénonce les « agissements aux consonances dictatoriales » du gouvernement central espagnol.

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Au-delà de toute aspiration sécessionniste, un élan de solidarité s’exprime avec le peuple catalan qui a choisi l’autodétermination de la Catalogne par le vote et plus largement avec tout le peuple de l’État espagnol qui souhaite sauvegarder ce qu’il subsiste de démocratie. La violence inouïe du gouvernement central de Mariano Rajoy envers des citoyennes et citoyens voulant exercer leurs droits est incompatible avec toute idée de démocratie.

Fuyant le débat jusqu’au bout, cette violence apportée comme seule réponse à une question soulevée de façon cruciale depuis 2014 n’a fait qu’exacerber le caractère antidémocratique de l’actuel Parti populaire au pouvoir. La gestion calamiteuse du gouvernement sur cette question a laissé libre cours à la répression policière et à l’extrême droite d’agir, d’agresser des citoyens et des représentants politiques, telle la présidente du parlement d'Aragon, membre de Podemos, Violeta Barba [1]. Même s’il reste encore insignifiant, le parti d’extrême droite Vox est passé de 3 410 à 4 119 affiliés en 40 jours, une augmentation de 20 %.

Un climat de tension extrême

Un climat de tension extrême était déjà omniprésent depuis plusieurs semaines avant la date prévue pour le référendum sur l’autodétermination de la Catalogne. Alors que la police nationale tentait de faire illégalement irruption au siège du parti indépendantiste de la CUP (Candidature d’unité populaire, extrême gauche), le 20 septembre, pour embarquer du matériel électoral, près d’un millier de personnes l’en ont héroïquement empêchée avant de l’inviter à déguerpir sous les huées.

Simultanément, la Guardia Civil a fait irruption dans onze sièges de différentes institutions de la Generalitat, dont celle de l’Économie et des Finances, des Affaires sociales et du Département des affaires extérieures. L’incarcération, le même jour, de 14 responsables politiques catalans, transformés subitement en prisonniers politiques, et la saisie d’environ 9 millions de bulletins de vote est inconcevable en démocratie.

Il faut dire qu’un déploiement policier, inédit depuis la dictature franquiste, de 10 000 agents a été dépêché en renfort par le gouvernement central à bord de trois ferrys (deux au port de Barcelone et un troisième au port de Tarragone) réquisitionnés pour l’occasion. Les employés portuaires ont alors refusé de ravitailler ces embarcations initialement vouées au tourisme de masse et non au transport de troupes destinées à mater un processus référendaire organisé par le gouvernement catalan élu démocratiquement en 2015.

Mise en péril de l’État de droit

Ce 1er octobre, malgré cet état d’exception de facto, les Catalanes et Catalans qui se sont mobilisés ont fait preuve d’un courage et d’une détermination exemplaires pour faire respecter un des droits démocratiques les plus élémentaires, celui du droit à s’exprimer, en l’occurrence par les urnes. Certains ont même dormi sur place ou protégé dès l’aube les bureaux de vote, parfois en se barricadant alors qu’ils enduraient les forces répressives d’un État en déliquescence. Le jour du vote, la police nationale et la Guardia Civil ont fait un usage disproportionné de la force et ont usé de Flash-Ball interdits en Catalogne [2]. On dénombre plus de 890 blessés dont deux en état critique toujours hospitalisés.

Le FC Barcelone, qui a décidé de jouer à huis clos contre l’équipe de Las Palmas et a donc foulé la pelouse du stade Camp Nou vide, a « condamné les actions menées dans de nombreuses localités de toute la Catalogne pour empêcher l’exercice du droit démocratique et la libre expression de ses citoyens ». Le célèbre club de football s’est par ailleurs joint à la grève générale massive de ce mardi 3 octobre.

De nombreuses voix s’étaient pourtant élevées pour que le référendum se passe dans de bonnes conditions. Dès le 23 septembre, Amnesty International rappelait aux autorités de l’État et de la Catalogne leur « obligation de respecter et protéger les droits à la liberté d’expression, de réunion et de manifestation » [3] . Le lendemain du référendum, cette même organisation dénonce l’usage excessif de la force contre les personnes résistant pacifiquement dans la rue pour aller voter [4].

Beaucoup réclament désormais la démission de Mariano Rajoy et encouragent les actions en justice pour juger de ces actes de violences barbares. « J'exhorte les autorités espagnoles à garantir des enquêtes complètes, indépendantes et impartiales sur tous les actes de violence », a déclaré lundi 2 octobre le Haut Commissaire de l'ONU aux droits de l'Homme Zeid Ra'ad Al-Hussein. On ne peut laisser impunément ces agissements aux consonances dictatoriales se dérouler au pas de notre porte, au sein de l’Europe.

Fermeture de 92 bureaux de vote

D’après le gouvernement catalan et selon des résultats non encore définitifs, la participation au scrutin aurait été de 42,6 % avec 2,2 millions de votes exprimés (2 262 424 bulletins), 89,3 % pour le oui à l’indépendance (2 020 144 votes), 7,8 % contre (176 566 votes), 45 586 votes blancs (2%) et 20 129 nuls (0,9%). En 2014, une consultation populaire avait donné un chiffre légèrement inférieur avec 80 % en faveur de l’indépendance pour 2,3 millions de votes exprimés. Mais cette fois, il y aurait 770 000 votes qui n’auraient pu être comptabilisés à cause de la fermeture subite de bureaux de vote ou de la séquestration d’urnes. Selon le ministère de l’Intérieur, la police est intervenue et a obtenue la fermeture de près de 92 bureaux de vote sur les 2 315 que compte la Generalitat, maigre exploit au regard du déploiement policier.

Quelle que soit l’opinion que l’on porte quant à une rupture républicaine avec la monarchie espagnole, il est difficile de tolérer ces excès de violence aux relents franquistes. Un gouvernement qui a peur de l’expression populaire par référendum et envoie sa police perquisitionner les urnes par la force est un gouvernement qui instaure une dictature que l’on pensait révolue et qui ne dit pas encore son nom.

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[1] Le 24 septembre, la présidente du parlement d'Aragon Violeta Barba, membre de Podemos, a été agressée alors qu’elle sortait de l’assemblée de parlementaires que Podemos avait organisé à Saragosse en faveur d’un référendum en Catalogne. « La presidenta de las Cortes de Aragón, Violeta Barba, agredida por un botellazo de un grupo ultra en una asamblea de Podemos », Europa Press, 24 septembre 2017 .

[2] Ce projectile a été interdit par le Parlement catalan en 2013, entre autres grâce à la mobilisation de l’association Stop Balas de Goma. Entre 2009 et le moment de son interdiction en 2013, sept personnes ont perdu leur œil par impact de Flash-Ball. Ailleurs, au Pays basque où il a été interdit, l’usage de cette arme a tué Rosa Zarra en 1995 lors d’une manifestation et Íñigo Cabacas en 2012. Benoît Cros, « Balance de las balas de goma: siete ojos perdidos en cinco años », eldiario.es, 8 novembre 2013.

[3] « 1-0 : Las autoridades estatales y catalanas deben garantizar los derechos a la libertad de expresión, reunión y manifestación », Amnisitía Internacional, 23 septembre 2017.

[4] « 1-0 : Amnistía Internacional denuncia uso excesivo de la fuerza por parte de Policía Nacional y Guardia Civil en Cataluña », Amnestía internacional, 2 octobre 2017.


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