Le mystère saoudien

Au diable les droits humains et la condition des femmes ! Et vive l’or noir et les juteuses ventes d’armes. Aucun pays n’a mieux illustré le cynisme des capitales occidentales que l’Arabie saoudite.

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Tout avait commencé le 26 septembre par un décret royal autorisant les femmes à prendre le volant. Nous avions regardé cet événement comme une scène des Visiteurs. Une plongée insolite dans un passé pétrifié. Or, c’était peut-être le signe annonciateur d’un chambardement comme le royaume des Saoud n’en a plus connu depuis l’apparition du pétrole. Ce vaste pays, grand comme presque quatre fois la France, oscille dans notre imaginaire entre l’épopée de la révolte arabe de 1917 et la cruauté moyenâgeuse des wahhabites, entre l’ascétisme aristocratique des ancêtres et la débauche des héritiers. L’homme du changement est le jeune prince Mohammed Ben Salmane, dit « MBS », qui n’aura pas attendu la mort de son père, le roi Salmane, 81 ans, pour s’emparer officieusement des rênes du pouvoir.

Il est sans doute pas moins cruel ni moins injuste que ses rivaux ou prédécesseurs, mais plus froidement réaliste. Sa détermination semble totale comme en témoigne l’annonce, dimanche, d’une vague d’arrestations dans les plus hautes sphères du pouvoir. Des dizaines de princes, de ministres et d’hommes d’affaires, accusés de corruption, ont été placés en détention. Dont le richissime propriétaire de l’hôtel George-V. L’accusation pourrait presque prêter à sourire dans un pays qui n’est que corruption. Mais cet assaut de vertu cache un projet d’une autre envergure. L’homme a accompagné sa blitzkrieg d’un discours qu’il n’est pas exagéré de qualifier de révolutionnaire.

Le 24 octobre, devant un forum économique, MBS a promis une Arabie « modérée, ouverte et tolérante ». Des mots qui n’ont jamais appartenu au vocabulaire saoudien. Tout ce que ce pays aux mœurs féodales n’est pas. Et le jeune impudent y va sans précautions oratoires, ajoutant : « Nous n’allons pas passer trente ans de plus à nous accommoder d’idées extrémistes ; nous allons les détruire tout de suite. » Il serait évidemment hasardeux d’affirmer qu’il va réussir dans son entreprise. Le risque est évident : il n’est jamais bon de brutaliser une tradition enracinée dans près de trois siècles d’une histoire quasiment immobile. Car les mots du jeune ambitieux vont jusqu’à menacer l’accord politico-religieux scellé en 1744 entre un prêcheur du nom d’Abd Al-Wahhab et l’émir Mohammed Ibn Saoud. Une alliance avec la doctrine la plus rétrograde de l’islam qui a assuré à la dynastie un pouvoir idéologique inexpugnable. Le wahhabisme, par sa rigidité, a démontré une résistance sans failles à la modernité. Mais les raisons endogènes – et religieuses – de l’arriération culturelle et morale de ce pays n’expliquent pas tout.

Au XXe siècle, les puissances occidentales ont largement contribué au plus détestable des statu quo. Les États-Unis en premier lieu. On connaît la raison de cette passion américaine pour ce vaste territoire désertique longtemps sous-peuplé : le pétrole, bien sûr. Depuis le fameux pacte du Quincy de février 1945 entre Roosevelt et le roi Abdelaziz Ibn Saoud, la monarchie saoudienne assure aux États-Unis un monopole sur ses gisements pétrolifères, tandis qu’en retour Washington garantit une protection politique et militaire au régime. Le début d’une longue complicité dont les autres puissances occidentales – la France en tête – ne sont pas innocentes. Au diable les droits humains et la condition des femmes ! Et vive l’or noir et les juteuses ventes d’armes. Et tant pis pour les décapitations, les lapidations et autres flagellations. Aucun pays n’a mieux illustré le cynisme des capitales occidentales que celui-ci. Mais voilà, les choses changent. À l’intérieur, une jeunesse aspire à la modernité. À l’extérieur, les États-Unis, en exploitant leur gaz de schiste, ont moins besoin de Riyad. L’Arabie commence à entrevoir la fin du pétrole et, par là même, s’éloigne de la protection américaine. Et cela dans un contexte régional explosif. D’où un insatiable appétit d’armes.

Le royaume doit faire face à la concurrence moderniste (ou faussement moderniste) du Qatar, et surtout à la montée en puissance de l’Iran. La république islamique est dominatrice en Irak grâce à l’attaque américaine de 2003, influente au Liban avec le Hezbollah, présente en Syrie grâce à la Russie. Elle dominerait le Yémen si l’Arabie Saoudite ne tentait pas, férocement, de faire barrage aux rebelles houthis. Mais la révolution qui est à l’œuvre dans la capitale saoudienne risque d’avoir des conséquences plus profondes encore, notamment dans le domaine religieux. Si MBS veut gagner son pari, il va devoir s’attaquer au wahhabisme. Cette version du salafisme qui a essaimé au cours des années 1990 et 2000 dans tout le monde musulman, et inspiré les courants jihadistes. Un tournant idéologico-religieux à Riyad pourrait marquer la fin d’un prosélytisme toujours très actif. Nous avons donc toutes les raisons de suivre de près ce qui se passe dans la « maison mère » du salafisme. C’est en fait une révolution libérale, dans tous les sens du terme, qui se joue. Il faut séduire les États-Unis avec d’autres arguments que le pétrole. On dit même que le jeune prince se serait discrètement rendu en Israël. Et on peut craindre que, pour asseoir son pouvoir, MBS ait besoin de la guerre dont rêve Donald Trump.


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