Johnny, quand même…

En ces temps de communication affectée, d’hypocrisie publicitaire, l’authenticité de Johnny est sans doute ce qui a touché un peuple devenu incrédule. Et c’est bien pourquoi l’intrusion des politiques faisait tache samedi.

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À l’exception du témoignage d’un de ses musiciens [1], nous avions décidé de ne pas en rajouter sur « Johnny ». Je suppose que, comme moi, vous avez eu votre dose. Nous avons tous été exaspérés par ce tsunami médiatique qui, pendant 48 heures, a fait table rase de tous les drames de la planète. Pourquoi, soudain, un journal télévisé doit-il cesser d’être un journal télévisé ? Qui s’arroge ainsi le droit de suspendre le temps ? La mort de « Johnny » m’a donc donné une furieuse envie de me taire. Ce silence nous épargnait au moins des jugements trop attendus dans cette page. Qu’il n’a jamais été mon idole ; qu’il était bien de droite ; qu’il fut suppôt de Giscard, de Chirac, de Sarkozy ; qu’il était un évadé fiscal sans état d’âme… et que Balkany est terrassé par le chagrin. Mais voilà que nous sommes rapidement passés de la rubrique rock and roll à un phénomène de société, puis à une assez vulgaire récupération politique, avant d’échouer dans le cloaque d’une nauséabonde polémique.

Il y a donc du beau et du laid dans cet épisode. Avec un million de personnes dans la rue, nous avons obligation de rompre un silence peut-être trop orgueilleux et d’oublier notre politiquement correct. Il était devenu urgent de se ficher de savoir ce qu’ils votent, tous ces tatoués en berne, ces bikers en larmes, et autres, baby boomers happés par la nostalgie ? Ils existent, ils sont très nombreux, et ils étaient de sortie samedi dans les frimas parisiens, eux qui n’ont sûrement pas l’habitude de battre le pavé.

Et pour quoi ? Pour quelle cause ? Pour « Johnny » ? L’explication paraît un peu courte. On imagine que, derrière la magie de ce nom et de ce personnage, il y a bien d’autres choses. La nostalgie d’abord. Pour ceux qui appartiennent à la génération qui eut 20 ans au mitan des années 1960, c’est un peu de soi qui s’en est allé. Les obsèques de Johnny Halliday, c’est d’abord ça : une immense manifestation de nostalgie collective. La classe d’âge si bien analysée dès 1963 par Edgar Morin se retrouvait [2]. Chacun pouvait regretter sa jeunesse, et une époque réputée glorieuse et insouciante. Sans chômage, sans sida, sans conscience de la finitude du monde, sans écologie, sans finance prédatrice… Avec des services publics sanctuarisés, des repères internationaux solidement campés, un « Est », un « Ouest », un « Sud » que l’on croyait éternels. Un monde simple, dans lequel l’égoïsme était possible, et la misère ailleurs.

De Gaulle mort, Johnny était le dernier vestige de ce temps révolu. Avec une voix puissante comme la France du Général. Un conservateur, au sens chimique du terme. Et au sens politique. Car il a incarné la révolte à peu de frais. Les fauteuils cassés de l’Olympia coûtaient cher à Bruno Coquatrix (le propriétaire des lieux) mais ne faisaient pas trembler le pouvoir. Chahut plus que révolution. « Extase sans idéologie ni religion », disait encore Morin. On aurait du mal à prétendre que les « yéyés » ont été les ancêtres de Mai-68. Ils étaient des « copains » plus que des « camarades ». Ou alors à leur insu, comme le signe annonciateur d’une certaine lassitude et d’un malaise.

Nostalgie donc. Mais aussi hommage à un homme qui ne trichait pas quand il se donnait à son public. Un artiste sincère qui pouvait chanter « Non, je ne regrette rien » a capella, à faire frissonner d’émotion deux cent mille personnes un soir de juillet 2009. J’y étais. En ces temps de communication affectée, d’hypocrisie publicitaire, de faux-semblant commercial, cette authenticité est sans doute ce qui a touché un peuple devenu incrédule. Et c’est bien pourquoi l’intrusion des politiques faisait tache samedi. Dans l’église de la Madeleine, on avait l’impression d’un grand rendez-vous mondain. Il fallait y être. Mais que faisait là le président de la République ? Et pourquoi ce discours ridiculement opportuniste ?

Et voici le laid et même le très laid. Car il ne manquait plus que Finkielkraut, dont les remarques à prétention sociologique n’ont en réalité que peu de rapport avec le sujet, mais nous replongent brutalement dans l’atmosphère pestilentielle d’aujourd’hui. Sans doute, le rassemblement de samedi était-il en effet très majoritairement « blanc » et « souchien » (quel vilain mot !). Et alors ? C’est une telle évidence générationnelle et culturelle. Mais quel sens peut avoir cette fine observation ? Comme les politiques, le philosophe tente de récupérer les obsèques de Johnny Hallyday pour en faire une arme de guerre contre ceux qu’il appelle les « non-souchiens » et rabattre l’événement sur sa dimension identitaire. Que ce soit un match de foot « black, black, black », une émeute de quartier, les funérailles d’un chanteur, Finkielkraut, Élisabeth Lévy, qui lui a tendu complaisamment son micro, et quelques autres sont toujours à l’affût avec leur petit message obsessionnel de haine ordinaire. Retenons plutôt de cet événement aux multiples significations l’élan populaire. Au-delà de la nostalgie, irrépressible sentiment humain, il y avait sans doute de l’illusion sur le monde d’hier, plus cloisonné mais pas moins dépourvu de périls et d’injustices. Et beaucoup d’impressions trompeuses sur celui d’aujourd’hui, plus dur chez nous, mais aussi, sans doute, plus lucide.

[1] Voir page 28.

[2] Le Monde a eu la bonne idée de republier les articles d’Edgar Morin de juillet 1963. Le sociologue y inventait l’expression « yéyé ».


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