Dossier : Ils inventent une autre économie

On s’y met et on (se) change la vie !

Du « do it yourself » à l’agriculture en ville, les alternatives en rupture avec la logique marchande ne cessent de grandir. Focus sur cinq idées qui marchent.

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De pleins paniers d’idées

Chaque semaine, plus de 250 000 Français viennent s’approvisionner en fruits et légumes de saison au sein d’une association pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap). Créées en 2001, les Amap affichent un vrai succès, qui témoigne d’une volonté de consommer de manière responsable et participative, portée par le respect des adhérents pour le producteur. Les intermédiaires entre ce dernier et le consommateur sont réduits, et tout ce qui sort de terre est consommé, contrairement à la grande distribution, qui laisse parfois 60 % de la récolte au champ. L’engagement d’un an permet à l’agriculteur de mieux contrôler sa comptabilité, et le prix du panier est fixé en concertation avec lui, dans le but de lui assurer un revenu décent.

De nombreuses associations ont lancé des mouvements semblables : Les Paniers bio du Val-de-Marne, le Marché sur l’eau, Au bout du champ… D’autres en reprennent les codes en s’éloignant du concept initial. La Ruche qui dit oui, par exemple, organise des soirées de distribution de paniers en présence de ­l’agriculteur et ­entretient un réseau de proximité. En revanche, elle n’oblige à aucun abonnement, et le consommateur peut choisir les produits qu’il veut. Un système plutôt classique qui ne permet pas l’engagement sur la durée avec le producteur.

L’engouement autour de l’achat par panier remet en question la loi de l’offre et de la demande. Lorsque le surchoix des rayons infinis des grandes surfaces ou d’Amazon ne donne plus satisfaction, l’éthique prime et l’acte d’achat est transformé : ce qui compte, ce sont les conditions de travail du producteur, sa juste rémunération et, surtout, la qualité de ce qu’il crée.

Cette nouvelle approche s’est étendue à d’autres secteurs. Ainsi, en 2011, le Panier culturel de Nantes était la première association, en France, à proposer une offre culturelle inspirée des Amap. L’idée est née d’artistes de l’agglomération qui avaient du mal à se produire. Trois fois par an, les contributeurs bénéficient de trois biens : deux places pour un spectacle vivant, une œuvre physique comme un livre ou une BD et une invitation à un atelier créatif. Alain Meyer, son actuel président, explique : « Le but, c’est de créer un circuit court de la culture, de promouvoir des artistes locaux, mais aussi de faire partager au public le processus de création. » Cela permet des rencontres fécondes : « Grâce au panier, un pianiste et un poète nantais ont fait connaissance et ont monté un spectacle ensemble. » Pour ce retraité, les paniers « changent la manière d’aborder la culture en poussant les contributeurs à la découverte d’œuvres et à la rencontre d’artistes locaux qu’ils ne connaissaient pas ».

À Paris, c’est Kilti qui a inauguré le premier panier culturel, en 2014, après avoir mené l’expérience à Lille. « Nous sommes partis du constat que les articles achetés étaient souvent les mêmes et bénéficiaient d’une grosse campagne de communication », explique Laudine Verbraeken, la coordinatrice de l’association. Elle précise que, parmi les 70 % d’adhérents qui découvrent un lieu grâce au panier, 88 % souhaitent y revenir.

Les modèles économiques varient, mais ces associations demeurent précaires. Faute d’aides publiques, Kilti Paris a dû fermer à l’été 2017 : elle ne pouvait plus payer son unique salarié. Une des bénévoles, Camille Tirollois, est partie au service d’action culturelle de la Sorbonne-Nouvelle pour proposer ce type de paniers, cette fois-ci subventionnés. Du côté de Nantes, Alain Meyer n’a pour l’instant jamais rien demandé aux collectivités locales. « C’est un acte volontaire qui doit venir du citoyen », affirme-t-il. Si, entre 2011 et 2014, son association était « un peu seule sur ce concept », il constate aujourd’hui une réelle évolution. Et une volonté de s’organiser ensemble : Laudine Verbraeken a lancé un collectif francophone des paniers culturels. 

Hugo Boursier

Mon supermarché à moi

Pari tenu ! Voilà un an, La Louve, première coopérative alimentaire d’importance, ouvrait ses portes dans le quartier populaire de la Goutte d’Or, au cœur du XVIIIe arrondissement parisien. 1 450 m2 de produits de qualité, vendus en dessous des prix du marché (15 à 40 % de moins). Fromage, charcuterie, viande, conserves, thé et café, fruits et légumes, vins et bières, produits d’hygiène et d’entretien… Au total, 3 000 références. Un vrai supermarché, nourri par des fournisseurs triés sur le volet.

Association à but non lucratif, La Louve est ouverte exclusivement à ses membres, moyennant 100 euros l’adhésion annuelle (soit dix parts sociales), ou 10 euros pour les bénéficiaires des minimas sociaux et les étudiants. À l’adhésion s’ajoutent trois heures de participation, toutes les quatre semaines, à l’animation du magasin (livraisons, déballage, nettoyage, mise en place des rayons, conditionnement des produits, etc.). C’est cette gestion collective qui permet de réduire les prix tout en rémunérant correctement les producteurs. À l’ouverture, La Louve comptait 3 000 adhérents enthousiastes. Ils sont près de 6 000 aujourd’hui (42 % résident dans le quartier ; 6,5 % ont une souscription à 10 euros).

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À l’origine de cette entreprise, deux Américains, Tom Boothe et Brian Horihan, gastronomes attentifs à la qualité et aux prix, inspirés par le modèle économique de la Park Slope Food Coop, supermarché new-yorkais (dont Tom Boothe a tiré un documentaire en 2016, Food Coop). Soufflant la première bougie du magasin, Tom peut déjà dresser un bilan. Sur le choix des produits d’abord : « On est contraints par des choix et des contradictions puisque l’on favorise des produits bio et locaux, quand c’est possible, et des produits équitables, non sans mal, en raison d’un manque de transparence, tout en tenant compte des goûts des adhérents, de la mixité sociale du quartier et du prix toujours plus élevé du bio, d’où la présence de produits traditionnels. Dans l’ensemble, les difficultés sont liées aux emplois du temps des uns et des autres et à la multiplicité des tâches, mais, in fine, on parvient à une certaine fluidité. »

Forte de son succès, La Louve n’échappe pas à une fatalité : les vols en magasin – « c’est sans surprise, et inévitable », tempère Tom Boothe. Elle n’en reste pas moins un supermarché fonctionnant « comme une bibliothèque publique, ouverte à tout le monde, cherchant l’équilibre entre l’écologie et le social. C’est le supermarché idéal dans un monde cassé, une question d’éducation populaire, et c’est notre modèle ».

Dans le sillage de La Louve, les coopératives se développent dans l’Hexagone. « Chaque semaine, nous sommes sollicités par de nouveaux candidats, en France ou en Europe. Ça devient même un problème parce que ça prend du temps ! À terme, il nous faudra mettre en place une structure pour répondre aux questions sur l’organisation et la gouvernance. » À Montpellier, c’est la Cagette ; à Lille, SuperQuinquin ; la Chouette Coop à Toulouse ; Otsokop à Anglet ; ou encore l’Alternateur, dans le village de Sauxillanges, dans le Puy-de-Dôme (avec ses 250 adhérents pour faire tourner la boutique), tandis que d’autres projets se dessinent à Marseille, à Bordeaux ou à Grenoble.

À Colmar, la démarche est à la fois similaire et différente : une quarantaine d’agriculteurs et d’éleveurs se sont regroupés pour racheter un magasin Lidl, rebaptisé Cœur paysan. Ils ont financé eux-mêmes les travaux de l’établissement pour en faire un marché permanent, avec une diversité de produits issus de fermes situées à moins de quarante kilomètres, dans la transparence la plus totale et un rapport direct avec le consommateur. Ce sont les paysans qui fixent les prix, avec une commission nettement inférieure à celles de la grande distribution (22 à 32 % contre 33 à 66 %). Loin de la pression exercée par les grandes surfaces, qui imposent les produits et les prix. Et ça marche : 2,5 millions d’euros de chiffre d’affaires dès la première année. Du coup, eux aussi sont sollicités par d’autres agriculteurs en France, désireux de créer des marchés sur le même modèle. 

Jean-Claude Renard

Cinquante nuances de faire (soi-même)

Investir un espace, réunir un groupe de personnes, mutualiser leurs compétences, saupoudrer de bienveillance et de convivialité… Telle est la recette des fab labs (laboratoires de fabrication de projets innovants), repair cafés et autres ateliers collaboratifs, incitant les usagers à développer leurs idées en étant leurs propres formateurs : c’est le principe du « do it yourself » (faire soi-même).

« Ces lieux répondent à de réels besoins, estime Laurent Barnier, président de l’association du Petit FabLab de Paris, il y a un vivier énorme de personnes sensibilisées aux valeurs de récupération et de partage. » Consommer n’a jamais été aussi simple, et pourtant cette idée grandit, souligne Marion Bocahut, cheffe du projet éco-­culturel de la Recyclerie : « Cela témoigne d’une volonté de se réapproprier les objets et de développer sa débrouillardise, mais aussi de vivre de manière plus éco-responsable. »

Nées des mouvements de lutte contre le gaspillage et l’obsolescence programmée, ou relevant d’une démarche de simplicité volontaire, avec le désir d’un mode de vie moins consommateur, ces initiatives ont des ambitions et des modèles (économiques et de gouvernance) différents.

Depuis son ouverture en 2014 dans l’ancienne gare Ornano du XVIIIe arrondissement de Paris, la Recyclerie mise sur l’éco-responsabilité plutôt que sur une pratique de « communs ». Les quatre cents adhérents ne prennent d’ailleurs pas tous part aux décisions de l’Atelier de REné, confie Marion Bocahut. Ce « laboratoire de recyclage et de réparation » propose des cours et des ateliers, et met à disposition objets et outils. Il valorise la transmission de savoirs et la récupération, mais n’impose aucune collaboration. Un usager peut emprunter un outil pour son projet, ou venir dans les locaux pour prototyper son idée ou réparer son meuble sans l’aide de personne.

On retrouve ce fonctionnement dans certains fab labs, mais il serait inconcevable pour le Petit FabLab de Paris. Né en 2014 et installé dans le XIe arrondissement de la capitale, celui-ci ne fait rien comme les autres ! Les bénévoles et la trentaine d’usagers décident de tout ensemble, pour le bien commun. Les objets et les machines appartiennent aussi bien aux adhérents qu’aux bénévoles. Une horizontalité qui pousse naturellement au partage, l’ambition première des fondateurs.

L’Atelier de REné et le Petit FabLab de Paris n’ont aucune vocation mercantile et défendent leur dimension ultra-locale. Le premier fonctionne grâce à des aides publiques et privées, et avec les revenus de la Recyclerie. Le second tient à son indépendance et ne vit que des adhésions et du crowdfunding. La cohésion du lieu repose sur le fait qu’il n’y a aucun salarié.

Si ces modèles économiques suffisent à la survie de ces lieux, ils limitent tout de même leur marge de manœuvre, ce qui compromet de potentiels développements : nouvelles activités, acquisition d’outils et de machines, agrandissement, etc. Pour Laurent Barnier, il faut constamment se réinventer pour perdurer. Toutefois, à mesure qu’elles se reconnaissent entre elles et forment un réseau, ces initiatives gagnent en visibilité. « Nous sommes dans une phase de sensibilisation ; d’ici quelques générations, il sera peut-être question de créativité pour penser l’avenir », estime Laurent Barnier. 

Marine Caleb

Cultivons notre ville…

Des salades en bas d’un immeuble, un trottoir fleuri, un verger dans un square, des arbres sur un toit ou des plantes aromatiques sur un rebord de fenêtre. Chaque recoin de la ville peut être réquisitionné par les habitants, en accord avec leur mairie, pour y faire des plantations. Une palette de verts pour contraster avec le gris urbain.

Le mouvement des Incroyables Comestibles, venu d’Angleterre à la fin des années 2000, a essaimé dans le monde entier cette tendance à planter soi-même et à partager la nourriture. « L’essence de l’agriculture urbaine n’est pas la production – cela passe souvent au second plan pour les habitants – mais plutôt l’impact environnemental, social et culturel », explique Sébastien Goelzer, urbaniste et cofondateur de Vergers urbains. Créée en 2012 par des habitants du quartier La Chapelle, à Paris, intéressés par la permaculture, cette association a misé sur les arbres fruitiers, car ils demandent peu d’entretien et redessinent bien le cadre de vie. Dans le square ­Emmanuel-Fleury, dans le XXe arrondissement, ils travaillent petit à petit à l’éclosion d’une forêt fruitière. Des pommiers, des cerisiers, des framboisiers à portée de bouche et en libre-service.

D’ici à 2050, plus de 75 % de la population mondiale vivra au cœur des villes. Cultiver davantage n’a donc rien d’utopique. Les municipalités se sont emparées de ces élans citoyens et lancent même des « appels à végétaliser ». À Paris, on prévoit « 100 hectares de toits et de murs végétalisés, dont 33 hectares dédiés à l’agriculture urbaine » d’ici à 2020. À Marseille, plus de 60 jardins collectifs colorent la ville. Dans le Nord, les jardins partagés pérennisent la tradition des jardins ouvriers, vestiges du passé industriel de la région. Pour verdir le paysage ou nourrir ?

Dans les pays industrialisés, l’objectif nourricier de l’agriculture urbaine n’en est qu’un parmi d’autres. Cependant, certains affichent leur objectif de rendement à grand renfort de communication. Roubaix a annoncé son ambition de produire 730 tonnes de fruits et légumes par an, avec 15 hectares de friches. Et les start-up n’ont pas tardé à pousser, comme Agricool, à Paris, qui a levé près de 12 millions d’euros auprès d’investisseurs pour faire pousser des tonnes de fraises dans des conteneurs. Parfois, le côté nature se perd un peu… Ainsi, à Saint-Malo, la « FarmBox » permet de faire pousser simultanément 10 000  plantes dans un conteneur de 13 m2, grâce au principe de l’hydroponie, un circuit fermé dans lequel un substrat inorganique est mélangé à un liquide pour apporter aux végétaux les sels minéraux et les nutriments essentiels. Pour remplacer le soleil, des néons violets. Et un logiciel pour réguler le taux d’humidité, de chaleur, de luminosité… Pour une récolte qui n’a pas la saveur des plantes cultivées en terre. Des alternatives sans doute utiles dans des lieux pollués ou manquant de foncier, mais contradictoires avec l’attachement au terroir français et à la volonté des citoyens de se réapproprier l’espace urbain. 

Vanina Delmas

Le don, une pratique très payante

Récemment, la Ville de Paris a soumis au vote de son budget participatif un nouveau dispositif à financer : la « boîte à dons ». Une petite maison en bois où l’on dépose ce que l’on veut (seule contrainte : que ce soit en bon état), libre à chacun de prendre ou pas. L’association derrière l’opération espère en construire 25 du genre dans la capitale…

Le don, nouvelle pratique à la mode ? Il semblerait, tant se sont multipliés ces dernières années les dispositifs visant à accroître la générosité. Deux phénomènes, parmi les plus marquants : l’explosion du crowdfunding, qui permet, grâce à Internet, de soutenir des projets sans l’intermédiaire des associations traditionnelles, et le développement du don en caisse et de l’arrondi sur salaire, deux dispositifs consistant à verser quelques centimes à une association à chaque passage en magasin ou à la réception de sa feuille de paye. Depuis trois ans, 1,2 million de microdons ont été collectés ainsi.

Le don n’a jamais été aussi en vogue que dans les sociétés de (sur)consommation. Un paradoxe ? Pas du tout ! Dans son Essai sur le don, publié en 1925, l’anthropologue Marcel Mauss dévoile ainsi que le don est une pratique universelle (et donc inextinguible), car il est la condition sine qua non de l’existence même de toute société, le roc de toute structure sociale. Une société reposant uniquement sur l’économie ­« économique » est ­inimaginable – il s’agirait alors d’une addition de personnes seules.

Comment expliquer que le don ait cette vertu quasi magique de fabriquer du lien entre nous ? En se fondant sur les comportements de tribus primitives, Marcel Mauss révèle que le don relève de la triple obligation inconsciente du « donner, recevoir, rendre ». Un triptyque qui force les individus à créer du lien entre eux. Au contraire, le marché est le creuset de l’individualisme : l’échange de monnaie permet en effet de rompre la relation à tout moment. Si l’on osait, nous dirions que c’est la différence entre l’amour et le sexe tarifé. Quand on aime, « on ne compte pas », d’où l’engagement émotionnel intense du sentiment amoureux. Dans le cas de la prostitution, l’argent qui entre en jeu permet aux parties prenantes de ne pas s’investir dans la relation.

Voilà pourquoi donner est une expérience tout à fait banale et naturelle dans notre existence : aimer, partager un repas, écouter un ami, passer du temps à jouer avec ses enfants, donner un coup de main à un aïeul, et même donner la vie. Toutes ces choses qui n’ont pas de prix sont à la base de notre « vivre-ensemble », et en font la saveur. Quant au « don à un inconnu », bien qu’encouragé de toute part, il semble rester stable : chaque année, en France, quelque 4 milliards ­d’euros sont versés à des associations. 

Pauline Graulle


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