Questions corses

La « République » ferait sans doute fausse route en continuant de se cabrer sur les revendications nationales ou démocratiques des vainqueurs du scrutin de dimanche dernier.

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Le triomphe des nationalistes aux élections territoriales est évidemment d’abord un événement pour la Corse. Mais c’est aussi un choc pour « Paris », comme disent les leaders nationalistes usant avec jubilation de cette métonymie qui désigne habituellement les capitales étrangères. C’est une invitation à réfléchir à nos rigidités républicaines, décidément rudement mises à l’épreuve ces temps-ci. Par un spectaculaire retournement, ces « nationalistes », qui semblaient à la traîne de l’histoire, éternellement grimés dans notre imaginaire en Mateo Falcone, se projettent à l’avant. D’archaïques (ou réputés tels), ils deviennent précurseurs, inventeurs peut-être d’un autre rapport à l’État. Au fond, Pascal Paoli, leur grand ancêtre, premier auteur d’une Constitution démocratique, fut à sa façon un Girondin (et tant pis pour la géographie !), ardent partisan de la décentralisation.

Un signe qui ne trompe pas : les nationalistes d’aujourd’hui ont comme plus violent contempteur Manuel Valls, l’homme dépassé qui vocifère contre tout ce qui bouge. L’homme qui disait déjà en 2015 : « L’État ne reculera jamais. » Et « la nation corse, je ne sais pas ce que c’est ». Le sait-il un peu mieux aujourd’hui ? Impossible en tout cas de ne pas entendre les vainqueurs de dimanche. Impossible de ne pas prêter une oreille attentive à leurs revendications au nom d’un dogme qui ne veut tenir compte d’aucune spécificité, ni d’aucune évolution. On a beau nier les particularismes, ils n’en sont pas moins une réalité. La « République » ferait sans doute fausse route en continuant de se cabrer sur les revendications nationales ou démocratiques – la reconnaissance d’un peuple, le statut de résident, le rapprochement des prisonniers.

Mais il faudra aussi que les nationalistes nous disent jusqu’où conduit leur autonomie. Jusqu’où le pouvoir législatif ? Jusqu’où le transfert du pouvoir fiscal ? La négociation s’annonce ardue, mais elle est un impératif politique. « Paris » doit d’autant plus négocier que le score des nationalistes rend compte dans leurs rangs d’une sensible évolution, qu’il faut encourager. Ils ont sérieusement balayé devant leur porte. Les armes se sont tues. Enfin presque ! Et, sur l’île, l’échec des partis traditionnels a plus de portée encore que sur le continent. Il entérine la défaite des clans qui vivaient, il n’y a pas si longtemps, à l’abri de quelques caciques de la droite ou du vieux parti radical. La dynastie des Rocca Serra entre définitivement au musée !

Mais il y a plus important encore. L’élection de dimanche est surtout une victoire de l’autonomie, et de son représentant, Gilles Simeoni. Son colistier, Jean-Guy Talamoni, a su prendre le vent avec beaucoup d’intelligence tactique, mais c’est un indépendantiste qui ne croit plus trop à l’indépendance. On verra ça dans dix ans, dit-il, peut-être plus… Le vrai vainqueur s’appelle donc Gilles Simeoni, homme pondéré et sympathique, passionné par les affaires du monde, qu’il m’a été donné de côtoyer au cours d’une mission d’étude au Proche-Orient. Un anticolonialiste et un démocrate. Mais tout cela ne nous livre rien d’un paramètre toujours essentiel à nos yeux. Que disent ces gens de la question sociale quand elle n’est pas exclusivement corse ? Bien sûr, là encore, il y a une spécificité : le prix de l’immobilier, le coût des transports, celui des études quand il faut venir sur le continent, le chômage, et leur corollaire, la fuite des jeunes.

Mais peuvent-ils se désintéresser de ce qui se décide à Paris ? Leurs élus se sont abstenus sur les ordonnances et sur le budget de la Sécurité sociale. Est-ce seulement par pudeur autonomiste, par une volonté de ne pas se mêler de la politique française, ou est-ce par sympathie pour l’idéologie libérale ? Nul ne sait. La liste La Corse en commun, une alliance de dissidents de la France insoumise et du PCF (la fameuse « tambouille » dénoncée par Jean-Luc Mélenchon) a eu le mérite de poser ces questions. Elle a été la seule. Pour cela au moins, elle a notre respect. Ceux qui combattent la politique d’Emmanuel Macron ne peuvent s’en remettre aux autonomistes pour la suite des événements, même au nom du « dégagisme ». Cette catégorie politique d’un genre nouveau n’a pas toutes les vertus.


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