« Exposure », d’Esperanza Spalding : Au cœur du processus créatif

Avec Exposure, Esperanza Spalding livre une expérience inédite et captivante : la réalisation d’un album en 77 heures, intégralement filmée.

Pauline Guedj  • 10 janvier 2018 abonné·es
« Exposure », d’Esperanza Spalding : Au cœur du processus créatif
© Davidson/Getty Images for Jazz in The Gardens Music Festival/AFP

Le 6 octobre 2017, la bassiste et chanteuse Esperanza Spalding est sur la scène de Pioneer Works, une salle de Brooklyn située au milieu des entrepôts du quartier post-industriel de Red Hook, pleine à craquer. Les concerts d’Esperanza Spalding sont toujours un événement. La jeune femme compte parmi les musiciens les plus innovants de la scène jazz-soul, et ses collaborations avec des maîtres tels que Wayne Shorter, Herbie Hancock ou Geri Allen lui ont assuré un grand succès critique. Toutefois, ce soir, le public est particulièrement enthousiaste. Dans les premiers rangs, un groupe d’admirateurs réagit vivement aux morceaux joués, presque uniquement des nouveautés, envolées jazz-fusion ou ballades, parfois composées dans la semaine. « Comme vous le savez, précise Spalding, j’ai écrit beaucoup de musique cette année. »

Cette proximité entre Esperanza Spalding et son public est une relative nouveauté. Issue des milieux du jazz, accompagnatrice autant que leader, la musicienne n’est pas coutumière des groupes de fans. Cette relation, elle la doit à une expérience aussi folle que captivante qu’elle a menée l’année dernière, et dont l’un des effets a justement été de créer autour d’elle une communauté virtuelle.

Retour en juillet dernier : Esperanza Spalding annonce sur les réseaux sociaux qu’elle s’apprête à créer son sixième album, Exposure, grâce à un dispositif mêlant conception musicale et innovation filmique. En un peu plus de trois jours, 77 heures, elle procédera à la totalité du processus créatif aboutissant au disque : composition et arrangements des musiques, écriture des textes et enregistrement des morceaux en studio. Le tout sera retransmis en direct sur la page Facebook de l’artiste, et seulement 7 777 disques seront disponibles. Spalding s’engage à n’effectuer que quelques explorations préalables, qui seront incluses dans le coffret à travers un supplément intitulé « Undeveloped ».

Le 12 septembre, se retrouvent donc dans un studio de Los Angeles la bassiste, chanteuse, compositrice et auteure, le pianiste Ray Angry, l’excellent guitariste Matthew Stevens, Justin Tyson à la batterie et plusieurs invités qui se joignent ponctuellement à l’expérience : Robert Glasper au piano, Lalah Hathaway (sublime) au chant, et Andrew Bird au chant et au violon. Ils sont accompagnés de plusieurs ingénieurs du son et d’une équipe de tournage.

L’espace est divisé en une salle de répétition, une control room, un studio d’enregistrement et un salon pour échanger et se reposer entre les prises. Le dispositif compte huit caméras, et la réalisation opte fréquemment pour des split-screens montrant des actions parallèles : enregistrement des instruments, sauvegarde et travail sur le son, écriture des textes sur de gigantesques feuilles de papier collées aux murs…

Esperanza Spalding alterne moments d’isolement lorsqu’elle compose armée de sa contrebasse ; travail en groupe lorsqu’elle dirige les musiciens, leur enseigne les compositions écrites le matin et orchestre les improvisations ; et collaboration en duo avec l’ingénieur du son, Fernando Lodeiro, notamment lors d’un moment de pure beauté où elle élabore, épuisée, les harmonies de ses voix. Esperanza Spalding est passionnante lorsque, jouant la ligne de basse de « Heaven in Pennies », elle mêle à son interprétation de la mélodie des directives adressées aux musiciens qui l’accompagnent. Elle est bouleversante lorsque, avec Lalah Hathaway, elle pousse la chanteuse au plus profond de ses déchirements pour produire le magnifique « Coming to Life ».

En ligne, le public prend part à ce qu’il a sous les yeux, fait des commentaires en direct et entrecoupe son quotidien de moments de grâce durant lesquels le travail créatif lui est donné à voir dans sa complexité, sa spontanéité, sa difficulté et sa virtuosité.

Il y a quelques semaines, Esperanza Spalding présentait une courte vidéo montrant les vinyles d’Exposure tout juste sortis de presse. Ces derniers jours, les premiers exemplaires sont arrivés dans les boîtes aux lettres, et plusieurs soirées d’écoute ont été organisées par ceux qui ont réagi suffisamment vite pour s’en procurer une copie. Parallèlement, un premier morceau du disque a été posté sur la plateforme musicale Oiid, instrument par instrument, accompagné d’un outil permettant aux auditeurs de jouer avec les différentes pistes.

Goût évident pour la performance et le défi, démarche artistique dont la prise directe réduit les contraintes commerciales et les interférences du label, ode au temps compacté comme révélateur de l’inspiration et de l’expérience collective. Ce qui ressort surtout de l’entreprise Exposure, c’est la manière dont la musicienne a su utiliser la technologie pour remettre au cœur de la production musicale son format le plus menacé aujourd’hui : l’album.

À l’heure de la playlist et des morceaux « streamés », Spalding utilise Facebook pour proposer, selon son habitude, un album concept, mais dont la cohérence est cette fois-ci d’autant plus parlante pour l’auditeur qu’il a été témoin de son élaboration. Inutile, cependant, d’avoir vu les images en direct pour être transporté par des morceaux comme « Swimming Toward the Black Dot », « I Do » ou « Public Trance it ». Et impossible d’affirmer à l’écoute du disque que celui-ci a été produit en trois jours. Mais l’expérience Exposure dans son intégralité apporte à la musique une dimension inédite. Et, pour les curieux, sachez que Youtube regorge de sessions de rattrapage.

Exposure Esperanza Spalding, Concord, 2017.

Musique
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