Des raisons d’espérer

Il y a d’abord la conscience de l’enjeu. C’est une bataille culturelle autant que sociale qui se profile sur une question consubstantielle à la gauche : le service public.

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La prophétie est un art délicat. Et plus encore quand il s’agit de prévoir ce qui relève de la psychologie collective. Nul ne peut donc dire aujourd’hui quelle sera l’ampleur de la mobilisation, ce 22 mars d’abord, et surtout à partir du mois d’avril, en défense de la SNCF et du statut des cheminots. Deux échéances pour un seul et même combat autour de la question du service public. Les Cassandre sont nombreux dans la presse à nous expliquer ces jours-ci pourquoi grèves et manifestations sont vouées à l’échec. Les « usagers », que l’on oppose aux citoyens, sont de nouveau de sortie. Dans cette querelle perpétuelle qui habite chacun de nous, ce n’est jamais le meilleur qui est sollicité. Le jeudi sera donc « noir » pour l’usager. Et le mois d’avril aussi. Et, surtout, « 2018 n’est pas 1995 », quand une grande grève avait fait plier Juppé sur un projet de même acabit. L’opinion est travaillée au moral. Pour ma part, j’inviterais les oiseaux de mauvais augure à plus de prudence. Car il y a quelques bonnes raisons de croire que l’affaire peut prendre. Mais examinons d’abord les arguments d’en face. On nous dit que l’unité syndicale n’est que de façade. Ce n’est pas faux. On sait la CFDT perméable au discours du néolibéralisme. Ce qui fait d’ailleurs que l’accord intersyndical a été trouvé autour de cette drôle de formule de grève intermittente à partir du 3 avril. On sait aussi qu’Emmanuel Macron séduit encore une partie du pays pour laquelle il incarne la modernité… Même si l’image commence sérieusement à se ternir.

On nous dit surtout qu’il faut se mettre en conformité avec des traités européens vécus comme une fatalité. L’air du temps plaide donc en défaveur d’un mouvement massif et durable, suffisant en tout cas pour faire reculer le gouvernement. Et puis, la plupart de nos voisins ne sont-ils pas déjà passés par là ? Ne s’agit-il pas seulement de rattraper notre « retard » ? Mais l’argument le plus efficace dont use le gouvernement est peut-être finalement le plus irrationnel : les trains n’arrivent plus à l’heure, donc il faut s’engager dans un processus qui ressemble à s’y méprendre à une privatisation de la SNCF. Et il faut abolir le statut des cheminots. On ne se soucie pas de savoir si le remède ne sera pas pire que le mal. Comme au Royaume-Uni. Ni même si la solution a le moindre rapport avec le problème. Malgré cette débauche de discours démobilisateurs, il y a quelques bonnes raisons de croire que l’affaire peut prendre. Il y a d’abord la conscience de l’enjeu. C’est une bataille culturelle autant que sociale qui se profile sur une question consubstantielle à la gauche : le service public. Ce beau principe qui fait société et qui a été progressivement abandonné depuis une trentaine d’années par la force politique qui avait vocation à le défendre. Comment ne pas redire ici la responsabilité historique de la social-démocratie ? Histoire connue. Je ne vous la refais pas.

L’autre argument qui plaide en faveur d’une forte mobilisation, c’est l’arrogance du gouvernement. Le discours est bravache et l’attaque antisociale menée sur tous les fronts à la fois. On prête au Premier ministre un propos qu’il n’a, paraît-il, pas tenu, selon lequel le gouvernement miserait sur les égoïsmes. Il a dû au moins le penser très fort. Car c’est une banale idée de droite qui situe bien les enjeux. Rarement, les choses ont été aussi claires : valeurs collectives contre individualismes, solidarités contre chacun pour soi. Et puis, à attaquer de front toute la fonction publique, plus la SNCF, l’exécutif solidarise potentiellement plus de cinq millions de personnes, fonctionnaires ou agents du service public, comme les cheminots. Depuis le séminaire gouvernemental du 1er février, nous mesurons l’ampleur de l’offensive : davantage de contractuels, des salaires au mérite, des réductions massives d’effectifs et des « manageurs publics » qui auront « plus de liberté et plus de responsabilité »

Si la fonction publique n’est pas officiellement privatisée, elle est au moins condamnée à emprunter au privé ses méthodes et sa culture. Bref, à perdre son âme. Chacun pourra se demander : après cela, à qui le tour ? Du coup, le statut des cheminots, que l’on s’est efforcé de rendre impopulaire, ne devrait plus être regardé comme une singularité, voire un privilège, mais comme un enjeu social majeur. Devant de telles échéances, et face à cet effet de cliquet qui porte à penser que ce qui serait perdu là le serait pour longtemps, aucune voix discordante n’est permise. Et nous avons une chance qui est rappelée un peu plus loin dans ce journal par Olivier Besancenot : nous sommes loin de toute échéance électorale. À gauche, rivalités et concurrences sont mises en sourdine. C’est rare, et ce n’est pas la moindre raison d’espérer.


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