En Belgique, la solidarité faite crime

Trois femmes sont accusées de trafic d’êtres humains pour avoir hébergé des migrants. Les politiciens sont gagnés par la vague populiste et xénophobe à l’approche d’échéances électorales.

Quelque 200 kilomètres séparent Calais de Bruxelles. Une broutille pour ces migrants qui ont déjà parcouru une distance bien plus longue, sur terre et sur mer.

Depuis la fermeture de la jungle de Calais fin 2016, nombreux sont ceux qui choisissent la Belgique pour tenter de gagner leur eldorado britannique. Certains s’y fixent, essentiellement dans la zone industrielle de Furnes et le port de Zeebruges, mais aussi à Bruxelles. Chaque soir, autour du parc Maximilien, des centaines de personnes regroupées au sein de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés se mobilisent pour trouver un toit aux migrants laissés à la rue, dans un dortoir ou chez l’habitant.

En transformant leur prise de conscience en actes, ces Belges solidaires étaient à mille lieues de se douter que leur simple geste d’humanité pourrait les conduire devant la justice. Pourtant, le 20 octobre 2017, des agents flamands de la police fédérale débarquent chez trois femmes, des Belges francophones, pour une perquisition matinale. Celles-ci apprennent qu’elles sont poursuivies pour « trafic d’êtres humains » sur 95 personnes, dont 12 mineurs, et considérées comme membres d’une « organisation criminelle ». Quelques jours auparavant, les autorités ont arrêté sept migrants, « présumés passeurs », sur un parking. En fouillant dans leurs affaires et leurs téléphones, ils ont trouvé le nom ou le contact de ces trois femmes et créé des connexions hasardeuses.

Myriam Berghe est l’une d’entre elles. Journaliste, elle a réalisé un reportage dans la jungle de Calais il y a trois ans ; depuis, elle s’investit quotidiennement pour aider les migrants en détresse arrivés dans la capitale belge. « Mon appartement est devenu une annexe de la jungle pendant plusieurs mois », raconte-t-elle. Elle se lie d’amitié avec Hassan, un jeune Égyptien, et lui propose de rester vivre chez elle. Lui aussi est poursuivi en justice pour les mêmes raisons : il est en prison depuis six mois.

Lors de son audition au commissariat de Gand, « qui a duré huit ou neuf heures », les policiers affirment à Myriam que son téléphone a été détecté en Flandre. Celle-ci rétorque qu’elle n’y a jamais mis les pieds. Ils l’accusent d’avoir hébergé un des sept passeurs présumés, donc d’être sa complice. « Oui, j’ai dû l’héberger deux ou trois nuits, mais il ne parlait que l’arabe. Comme je ne suis pas arabophone, on a juste échangé des bonjour, au revoir, merci, souligne-t-elle. Je connais des migrants qui ont réussi à passer en Angleterre, et je connais aussi leur situation aujourd’hui de l’autre côté de la Manche : ce n’est pas le paradis ! Jamais je n’ai conseillé d’y aller, et encore moins aidé une personne à le faire », proteste-t-elle, écœurée par tant d’inhumanité.

Avec son reportage, Myriam a impliqué malgré elle une collègue dans l’aventure de l’entraide… et du « délit de solidarité ». Anouk Van Gestel héberge parfois des migrants chez elle, puis fait la rencontre de Moha, un Soudanais de 16 ans. Elle le prend sous son aile et avoue s’être renseignée sur les possibilités de passage en Angleterre. « J’ai commis une erreur due à mon ignorance : je ne savais pas qu’un mineur n’était pas menacé par le règlement européen Dublin et qu’il pouvait être protégé. Mais nous ne sommes pas passés à l’acte. J’admets que j’ai frôlé l’illégalité, mais je refuse de dire que je suis coupable », clame-t-elle, plus déterminée que jamais.

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