Symétries tragiques

Moscou et Téhéran protègent l’un des régimes les plus sanguinaires de la planète, et Washington confond trait pour trait ses intérêts avec ceux du boutefeu israélien.

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Le très théâtral numéro de Benyamin Netanyahou, le 30 avril à la télévision israélienne, nous a forcément rappelé quelque chose. En prétendant détenir dans des centaines de classeurs et de CD empilés derrière lui « la preuve indiscutable » que l’Iran pouvait à tout moment se doter de la bombe atomique, le Premier ministre israélien a répété – le ridicule de la mise en scène en plus – le geste de Colin Powell agitant, en février 2003 à l’ONU, une fiole censée contenir une arme de destruction massive.

On sait que cette grossière manipulation justifia l’offensive des États-Unis et du Royaume-Uni contre l’Irak. Une guerre qui eut pour conséquence monstrueuse l’apparition de Daech, et qui précipita l’Irak sous influence iranienne. Or, c’est précisément cette influence iranienne que Donald Trump et Benyamin Netanyahou redoutent aujourd’hui. On se propose donc de faire une deuxième guerre pour corriger les effets de la première. Et on use des mêmes méthodes pour convaincre les opinions de son urgente nécessité. George W. Bush a eu sa guerre ; le duo Trump-Netanyahou veut la sienne.

Si, comme c’est probable, le Président américain annonce le 12 mai qu’il se retire de l’accord, et maintient ou aggrave les sanctions qui devaient être levées, l’Iran reprendra sa liberté d’acquérir la bombe. À Téhéran, les ultras qui reprochaient au Président Hassan Rohani de s’être compromis avec les Occidentaux triompheront. On devine l’engrenage. Et il est douteux qu’Emmanuel Macron, qui a voulu se donner une image de médiateur, mais a fini par adopter à peu de chose près le point de vue de Trump, parvienne à arrêter le bras du crime. Certes, l’Iran a eu dans la crise syrienne un rôle calamiteux de soutien à Bachar Al-Assad. Mais ce n’est pas le sort de la population syrienne qui soucie les deux va-t-en guerre que sont Trump et Netanyahou. Leur objectif est l’endiguement de la puissance émergente de l’Iran au plan régional. C’est, pour les États-Unis, une « commande » israélo-saoudienne.

Les symétries dans toute cette histoire sont troublantes. Elles témoignent du tragique de l’époque. Russes et Américains ont chacun leurs protégés. Les uns et les autres disposent à l’ONU d’un droit de veto qui paralyse toute velléité de recherche de solution. Moscou et Téhéran protègent avec Bachar Al-Assad l’un des régimes les plus sanguinaires de la planète. Washington défend sans vergogne le pacte pétrolier signé en 1945 avec l’Arabie saoudite, et confond trait pour trait ses intérêts avec ceux du boutefeu israélien. Quant à la France d’Emmanuel Macron, elle a choisi son camp en un temps où il est urgent de n’en choisir aucun.

Aux uns, la Syrie, aux autres, le Yémen, et demain, peut-être l’Iran. Accessoirement, cette affaire n’arrange pas nos sociétés, malades de leur rapport à la vérité. On entend déjà une petite musique composée tantôt par la paresse, tantôt par l’aveuglement idéologique : pourquoi croire les uns et pas les autres ? A-t-on des preuves de l’utilisation des armes chimiques par l’armée de Bachar Al-Assad ? La réponse est dans la question. Il ne s’agit pas en Syrie de craintes ou d’hypothèses, mais d’une « utilisation » déjà massive de chlore et de gaz sarin, de plus de quatre-vingts largages de futs par hélicoptère ou par avion, il s’agit de milliers de victimes constatées par des ONG, des médecins, des journalistes, il s’agit de dizaines d’hôpitaux bombardés pour achever les rescapés. Il s’agit aussi d’enquêteurs internationaux constamment entravés dans leur mission, quand les commissaires – qui n’ont guère de raisons d’être pro-iraniens – avouent pouvoir faire leur travail librement en Iran. Mais on n’échappera pas aux amalgames. Il n’y a pas meilleur aliment pour le complotisme que le complot lui-même.

Enfin, on ne peut pas mettre un point final à ce sombre tableau sans dire un mot de ce qui se passe à Gaza. Pendant que M. Netanyahou souffle sur les braises avec l’Iran, et qu’il fait construire un mur – un de plus – à la frontière libanaise, il ordonne que l’on tire sur les manifestants pacifiques de Gaza. Déjà cinquante morts en un mois et 1 700 blessés. À côté de la Syrie, c’est une répression de basse intensité. Ce qui n’est pas étonnant puisque les marcheurs palestiniens ne menacent en rien Israël. Mais les observations de plusieurs médecins méritent réflexion. Les blessés, disent-ils, sont presque tous touchés aux genoux. Là où la chirurgie est délicate et souvent impuissante. Les tireurs israéliens et leurs donneurs d’ordre ont la répression subtile. Méthodiquement, ils fabriquent pour demain un peuple de handicapés et de mutilés. Tout un programme… On comprend que l’actrice Natalie Portman, pourtant très attachée à Israël, n’ait pas voulu recevoir le prix qui lui était décerné des mains de Netanyahou. Elle a dénoncé dans un communiqué « le mauvais traitement de ceux qui souffrent des atrocités d’aujourd’hui [et] qui n’est simplement pas en accord avec les valeurs juives ». Une conscience qui met en rage la droite israélienne.


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