Vous avez dit « Front populaire »…

C’est tout un ordre qu’il faudrait bousculer. L’ordre d’une Europe forte avec les faibles et faible avec les forts.

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Se faire entendre du pouvoir est l’objectif premier de toute manifestation. Mais il faudra, samedi, que les manifestants soient nombreux et crient fort pour ce qui ressemble à une journée décisive, au cœur d’une crise sociale longue et à l’issue toujours incertaine. Car celui que le hasard démocratique nous a donné pour Président, voici tout juste un an, s’est montré jusqu’ici sourd aux slogans. Flanqué d’une armada d’experts, d’instituts et d’économistes « raisonnables », il n’est pas seulement bardé de certitudes, il défend des intérêts parfaitement identifiés. Plus qu’une certaine arrogance – qu’il a, de surcroît –, c’est la matérialité de son combat qui le rend insensible aux protestations. Qu’importent les criailleries de la plèbe, Emmanuel Macron trace sa route, raide comme un traité européen. Armé d’un alibi qu’il veut irréfragable : la dette.

Il tente de nous convaincre que sa politique de classe est d’intérêt général. La suppression de l’impôt sur la fortune, et de l’exit tax, c’est, à terme, bon pour les Français, nous dit-il. Ce qui rappelle le mot de Keynes. À un économiste libéral qui lui promettait qu’à « moyen terme » les résultats se feraient sentir pour le peuple, il répondit : « Oui, mais à moyen terme, nous serons tous morts. » Avec Emmanuel Macron, c’est à peu près pareil. Il nous promet le jardin d’Eden, mais, en attendant, des gares ferment, les Ehpad sont en péril, les hôpitaux sont désorganisés, le pouvoir d’achat des retraités est raboté, des territoires sont oubliés, les collectivités locales sont privées de ressources… Liste non exhaustive. Rien ni personne des catégories inférieures ou moyennes de la société n’est épargné par une sorte de rouleau compresseur antisocial.

Il ne s’agit donc pas seulement de faire entendre une revendication, mais de renverser une logique. Le défi est d’autant plus audacieux qu’Emmanuel Macron est l’homme d’un système dont il n’est ni l’inventeur ni l’adepte le plus zélé. Il a même pu, récemment, s’offrir le luxe de faire la leçon à des libéraux allemands plus dévots que lui. C’est donc tout un ordre qu’il faudrait bousculer. L’ordre d’une Europe forte avec les faibles et faible avec les forts. Voir le dossier du nucléaire iranien. Et ce n’est pas une manifestation qui y parviendra. Personne, d’ailleurs, n’y prétend. C’est pourquoi les cortèges de samedi s’adresseront peut-être moins au président de la République qu’à cette partie de l’opinion encore hésitante.

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« Rendre l’espoir » : c’est le mot employé par les deux porte-parole du collectif organisateur, Annick Coupé, pour Attac, et Willy Pelletier, pour la Fondation Copernic. Montrer qu’il y a le nombre, et la détermination. Et qu’une manifestation peut être le début de quelque chose. Pour la première fois depuis longtemps, celle de samedi semble à hauteur des nécessités. Cela, pour une raison qui devrait être évidente pour tout le monde. Et qui ne l’est pas toujours, hélas. Une raison qui tient en un mot : unité.

Les rendez-vous de samedi, à Paris et dans les régions, sont unitaires. Une cinquantaine d’organisations, de syndicats et d’associations sont de la partie. Les querelles de préséance ont été surmontées. Ce n’est pas la manifestation de la France insoumise à laquelle se serait alliée la CGT, ni non plus l’inverse. Les problèmes casuistiques sur la charte d’Amiens de 1906 ont été dépassés. La confédération de Philippe Martinez n’abjurera pas son indépendance parce qu’elle manifestera un après-midi au côté de Jean-Luc Mélenchon, mais aussi de Pierre Laurent, Benoît Hamon et Olivier Besancenot. Et Mélenchon ne cessera pas d’être le principal opposant « de gauche » à Macron parce qu’il manifestera dans un cadre unitaire. Est-ce la gauche qui sera dans la rue ou est-ce le peuple ? Voilà bien encore quelques problèmes théologiques qui se sont vite effacés. On a « décloisonné » à tour de bras ! Et c’est très bien ainsi.

Faut-il pour autant prédire que la « marée populaire » se transformera le lendemain en « Front populaire », comme le souhaite Mélenchon ? C’est une autre histoire. Deux grandes manifestations avaient donné l’élan qui conduisit à la victoire électorale de juin 1936. Celle du 12 février 1934, en riposte à la menace fasciste. Dieu merci, l’ennemi n’est pas le même aujourd’hui. Et, surtout, celle du 14 juillet 1935 qui rassembla un demi-million de manifestants. Là encore, le spectre du fascisme fut pour beaucoup dans la prise de conscience citoyenne. Pas sûr que le libéral Macron inspire la même frayeur. Même si l’impasse néolibérale peut conduire au pire. Mais Mélenchon connaît bien son histoire. Sans tomber dans un lyrisme révolutionnaire évidemment hors de saison, prenons la formule du leader de la France insoumise pour ce qu’elle peut avoir de réaliste : la volonté de structurer et, peut-être, de pérenniser une entente qui, sans cela, risque fort d’être sans lendemain. Voilà pourquoi il est bien préférable de se référer à 1936 qu’à 1968, qui s’est terminé en Chambre « bleu horizon ». Mais « Front populaire » est aussi synonyme de grève générale. Une grève qui ne précéda pas la victoire de la gauche, mais la suivit, et qui força la main aux nouveaux dirigeants plus qu’elle ne les accompagna dans la conquête du pouvoir. Toute référence historique a évidemment ses limites.


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