Migrations : « Un projecteur sur les aidants »

Le dessinateur Edmond Baudoin publie, avec son complice Troubs, Humains. La Roya est un fleuve. Un carnet de portraits de migrants et de ceux qui leur portent secours. Il explique ici sa démarche et son engagement.

Ils étaient à Vintimille puis dans la Roya, près des migrants, avec les nouveaux Justes (lire Politis n° 1489). Ils racontent l’humilité des arrivants, la bonté des aidants. Le trait noir et épais d’Edmond Baudoin s’entremêle pour la troisième fois avec le crayon fin de Troubs. Déjà, les deux auteurs avaient réalisé deux reportages (1) sur les déplacés de Colombie et les candidats mexicains au « rêve américain ». Troubs, qui se définit comme un dessinateur-voyageur, est un habitué des carnets de route. Baudoin, lui, est un voyageur de l’âme, dont il sait tracer les contours sensuels, les tourments et les plaisirs. À 76 ans, ce maître de la BD n’abdique rien, ni de son art ni de son humanisme profond. Un engagement qui n’a pas besoin de slogans pour exister. Le trait courbé suffit.

Dans un entretien à Politis (n° 1504), Erri De Luca disait son amour de la montagne, lieu de passages. Vous, le Niçois d’origine italienne, c’est la mer qui vous inspire. Pourtant, vous refusez désormais de vous baigner dans la Méditerranée…

Edmond Baudoin : Je la boude, je suis mal à l’aise avec cette mer que j’aime tellement. Savoir que, quand je suis dedans, quelqu’un s’y noie… Je sens la personne qui se noie, je suis avec elle. Cette mer-là, je l’aime trop. L’Atlantique, c’est infini et, quand on le prend, on s’en va au loin ; la Méditerranée, c’est autre chose, c’est un grand commun de cultures, de civilisations. Et on va laisser les gens mourir, là, sous nos yeux ? Tout ce sang dans la mer… On ne peut pas accepter ça. Il va bien se passer quelque chose.

Ce livre est-il votre façon de vous engager « pour qu’il se passe quelque chose » ?

La colère contre les États et notre gouvernement est là, mais mon engagement pour les « arrivants » est beaucoup plus doux. Tu ne peux pas rester sans rien faire, c’est aussi simple que cela. Et puis il y a les aidants, les généreux, les « humains ». Puisque moi j’ai la possibilité, avec des livres et des images, de les faire vivre, de dire qu’ils existent, comme vous avec Politis, je mets un projecteur sur ces gens-là. C’est tout ce que je peux faire. J’étais à Vintimille, à Marseille, je peux être avec eux de temps en temps, mais l’important est de les faire exister. Parce que c’est difficile, ce qu’ils font, même ouvrir les bras, garder longtemps les bras ouverts. Surtout quand il leur arrive de recevoir des insultes.

Dans les portraits que vous faites des migrants, on sent une grande pudeur.

Ils ne sont pas la misère du monde : ils l’ont fuie, la misère du monde. C’est très différent. Ils ont de la vie, ils en ont plein à nous donner. Ils sont dans la vie. À Vintimille, c’est comme à Calais, ils sont dans l’attente, il y a quelque chose de pesant sur les visages et les épaules. Il y a cette peur, lourde, cette attente. « Est-ce que je tente demain ? Est-ce que je vais réussir à passer ? Est-ce que j’en ai la force ? » Mais, quand ils ont passé la frontière, ils sont dans la joie, comme s’ils avaient gagné le droit d’espérer être heureux. Ils ont passé une étape. Quand ils sont chez Cédric Herrou ou chez les autres aidants, c’est la joie qui fait battre les cœurs. Franchir une frontière, c’est magique, même quand c’est permis.

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