Uniformité contre égalité

Si l’on veut plus d’égalité à l’école, il faut des moyens, pas des uniformes. Et cesser de faire accroire que l’école peut être à elle seule le creuset de l’égalité sociale au milieu d’une société de plus en plus inégalitaire.

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Voilà bien une vieille lune qui ressurgit : le port de l’uniforme à l’école. C’est le maire de Provins, « cité médiévale », qui en a relancé l’idée, allant jusqu’à demander l’avis des parents d’élèves, qui lui ont volontiers donné leur bénédiction. Ce qui n’est guère étonnant dans cette ville très marquée à droite qui eut longtemps pour édile le très réactionnaire Alain Peyrefitte, avant de tomber entre les mains de Christian Jacob, l’actuel président du groupe Les Républicains à l’Assemblée. Une ville où Marine Le Pen arriva en tête du premier tour de la présidentielle, tout juste devant François Fillon… La présidente du Front national – pardon, du Rassemblement national – a d’ailleurs été la première à applaudir cette mesure qui devrait entrer en application à la Toussaint.

On aurait pu ne voir là que manifestation de folklore local si le ministre de l’Éducation nationale n’avait pas immédiatement dit tout son intérêt pour cette uniformisation des gamins, de la maternelle à la fin du collège. Ce qui laisse à penser que l’ancienne capitale des comtes de Champagne est peut-être le laboratoire d’une mesure qui a vocation à s’étendre. Le comique dans cette affaire, c’est que l’argument utilisé par les partisans de l’uniforme, par ailleurs en partie à la charge des parents, est social. Le costume réglementé aurait des vertus égalitaires. Ce serait même une mesure anti-riches destinée à masquer les vêtements de marque. Ce qui peut séduire une certaine gauche qui n’a plus d’autres repères que républicains. Il y a là évidemment beaucoup d’hypocrisie. Tout le monde sait que les revendications de singularité peuvent être aussi le fait des gamins des cités.

S’il ne s’agit évidemment pas de tout accepter, comment ne pas voir que l’uniforme aura contre eux une charge symbolique particulière. À la différence, peut-être, de l’antique blouse, moins militaire et plus « ouvrière ». Depuis que l’on sait que l’habit fait le moine, on sait aussi qu’il induit une police des comportements. Et, surtout, qu’on ne vienne pas nous servir l’argument du Royaume-Uni. Autre tradition, autres mœurs. Ni même le contre-exemple des Antilles françaises, si dépendant de notre histoire coloniale. Tout ça, en vérité, fleure bon la nostalgie d’une époque où l’uniformité ne venait pas tant de l’habit que d’origines ethniques et religieuses communes.

Pas besoin, donc, de forcer notre imagination pour deviner que derrière cette affaire d’uniforme point la tentation d’une nouvelle bataille identitaire. Paradoxalement, les croisés de l’anti-communautarisme sont toujours prompts à exalter toutes sortes de communautés. C’est leur contradiction ! Ils rêvent, au nom d’une communauté nationale fantasmée, de coller les grands principes au plastron des enfants, ou l’écusson du collège pour exacerber leur sentiment d’appartenance. Tantôt un appel au patriotisme, tantôt une initiation à la compétition et au monde de l’entreprise ! L’uniforme est donc d’abord détestable pour des raisons morales. Il l’est aussi pour des raisons plus directement politiques. Car ce débat est relancé au moment où la plateforme Parcoursup est mise en cause pour son caractère socialement discriminatoire.

Les enseignants et les parents des zones d’éducation prioritaire constatent que leurs jeunes ont bien du mal à accéder aux filières de leur choix. Ils soupçonnent un déclassement des lycées de banlieues. L’établissement d’origine constituerait un critère de sélection caché. C’était une des craintes des syndicats d’enseignants. C’est aujourd’hui une réalité qui commence à se dessiner, comme résultat d’un système trop subjectif, et par conséquent trop arbitraire. Et voilà que l’une des rares promesses intéressantes du candidat Macron dans le domaine scolaire, la prime accordée aux enseignants des ZEP, ne serait finalement attribuée qu’à de multiples conditions.

Il n’y a pourtant pas de secret : si l’on veut plus d’égalité à l’école, il faut des moyens, pas des uniformes. Et il faut cesser de faire accroire que l’école peut être à elle seule le creuset de l’égalité sociale au milieu d’une société de plus en plus inégalitaire, et alors que des réussites aussi folles qu’exceptionnelles sont montrées en exemple à des jeunes gens qui n’en peuvent mais. Il est vain d’assigner à l’école des missions qu’elle n’a pas les moyens de remplir. Aidons plutôt les enseignants qui héritent chaque jour de toutes les conséquences de l’injustice sociale. Aidons-les en les revalorisant, dans tous les sens du mot. Accessoirement, l’intérêt de notre ministre de l’Éducation nationale pour l’uniforme révèle un homme habité par le « c’était mieux avant » (un « avant » qui, en l’occurrence, n’a jamais existé). On peut craindre que les nostalgies de Jean-Michel Blanquer, moins sociales qu’identitaires, ne soient pas les bonnes.


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