Belo Monte : Le retour des gens du fleuve

En Amazonie, l’énorme barrage de Belo Monte, sur le rio Xingu, lèse gravement la nature et les communautés. Mais à force de ténacité, les habitants des rives recouvrent en partie leurs droits.

À quoi pense Francineide ? Devant son regard fixé sur le trait de rive défilent des cohortes d’arbres décharnés. Depuis deux heures, la lancha descend le rio Xingu bordé de milliers de squelettes, figés pour des décennies par la montée des eaux dans un garde-à-vous pathétique et accusateur. Des dizaines d’anciens îlots submergés se signalent par des grappes de houppiers morts dont les nervures grises laissent désormais passer le ciel. Ici, on ne dit plus « le fleuve », mais le réservoir.

La barque accoste au droit de la digue qui barre le lit à l’entrée de la Volta grande, immense boucle de 100 km avant que le rio Xingu file mêler ses eaux à l’Amazone, plus au nord. Au pied de l’usine hydroélectrique, l’eau relâchée bouillonne à nouveau dans un dédale sauvage de taches vertes et de bras fluviaux : une photo souvenir du lit d’amont avant la construction du barrage.

Expulsée du paradis

Mais bien pâlie pourtant. Car les turbines ne restituent dans la Volta grande qu’environ 20 % du débit capturé. La digue, large de 3,5 km, a pour fonction principale de dériver au plus court, par un canal, l’essentiel du volume des eaux du rio Xingu jusqu’à la sortie de la grande boucle. Au débouché de ce court-circuit d’une centaine de mètres de dénivelé l’attend la centrale électrique de Belo Monte – « le Mont joli ».

« Belo monstre », raille la population locale. Il faut faire le tour par la route, 100 km sur la fameuse Transamazonienne à partir d’Altamira, la principale ville de ce coin de l’État du Pará, pour saisir de visu la démesure de l’ouvrage. Un contrefort de béton barre l’horizon, flanqué d’une batterie de 18 énormes turbines. La dernière devrait entrer en service en 2020. Avec 11 233 mégawatts (MW) installés, Belo Monte est la troisième centrale hydroélectrique au monde en puissance. En moyenne annuelle, elle produira l’équivalent de six centrales nucléaires, couvrant 10 % de la consommation brésilienne d’électricité.

Le projet émerge à la fin des années 1980 dans les têtes d’aménageurs fascinés par le potentiel du gigantesque bassin hydrographique de l’Amazone. Il est confronté dès le début à une farouche opposition des communautés indiennes, menées par l’emblématique chef kayapo Raoni, qui parviendra à susciter d’importants appuis internationaux. Protégés par la Constitution, les Indiens arracheront quelques modifications au projet, dont le canal de dérivation qui évite l’inondation de leurs terres ancestrales de la Volta grande. Mais le bilan social est catastrophique : les abondantes compensations, argent et équipements, bouleversent et divisent les communautés, incapables de maintenir un front uni face à Belo Monte.

Au même moment se déroulait en silence autour du réservoir ce que Thais Santi, procureure de la République à Altamira, qualifie « d’ethnocide ». Là vivent les ribeirinhos, habitants des rives et des innombrables îles, éparpillés sur des dizaines de kilomètres, au mode de vie très simple et quasi autarcique, viscéralement lié aux respirations de la marge fluviale.

Francineide Ferreira est de ce peuple. La lancha approche de l’île de Paratizinho, presque totalement engloutie. « Je suis née ici, dans un canot, fille du rio Xingu ! » Elle guide le pilote le long des enchevêtrements secs vers les vestiges d’une petite exploitation. Les manguiers, encore à sec, sont en pleine fructification. « C’est autre chose que les fruits du commerce ! » Elle s’est réfugiée dans la maison de ses parents à Altamira. « Si je reste deux jours enfermée, je suis malade. » En 2013, elle a été expulsée du paradis. Elle avait 40 ans, et, dit-elle, n’avait alors jamais utilisé un billet de banque. Canot, pêche, baignade, goyaves, liberté, « c’était le plus bel endroit du monde ». Des bouées ont été installées sur le réservoir par Norte Energia, concessionnaire de Belo Monte, pour délimiter des aires interdites à la navigation. « Nous empêcher de circuler sur le fleuve, nous les ribeirinhos ? Ils sont malades ! » L’entreprise a dû faire marche arrière.

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