Dossier : Aux arbres, citoyens !

Jean-Baptiste Vidalou : « La forêt est un espace propice aux nouvelles formes de résistance »

Jean-Baptiste Vidalou puise dans la forêt des Cévennes, où il vit, l’inspiration pour de nouvelles formes de lutte. Et veut étendre la notion de « zone à défendre ».

Refuge, communauté, lieu de vie, de passage, territoire sacré, propice à la méditation… La forêt plurielle est devenue un objet convoité par tous : politiques, industriels, passionnés des arbres… Philosophe et bâtisseur en pierre sèche, Jean-Baptiste Vidalou a puisé dans son vécu et son rapport à la nature pour donner à voir la forêt comme un être à part entière. Il la définit avec tendresse comme un bien commun à défendre et salue ces résistants en lutte contre le « temps des infrastructures » et des ingénieurs. Sa plume devient plus incisive lorsqu’il relate l’histoire de l’aménagement du territoire ou dénonce l’exploitation industrielle des zones forestières. Son livre Être forêts, habiter des territoires en lutte (1) est un plaidoyer pour une forêt libérée, respectée et ingouvernable : « La forêt n’est pas un gisement de biomasse, une zone d’aménagement différé, une réserve de biosphère, un puits de carbone ; la forêt, c’est un peuple qui s’insurge, c’est une défense qui s’organise, ce sont des imaginaires qui s’intensifient. »

D’où vient ce besoin d’écrire ce livre sur la multiplicité des forêts et des luttes ?

Jean-Baptiste Vidalou : Quand j’ai commencé à avoir les premières intuitions pour ce livre, je vivais avec ma compagne au cœur d’une forêt de châtaigniers, dans le parc naturel des Cévennes. Venant de la ville, nous n’avions pas beaucoup d’expérience de vie dans un milieu naturel aussi sauvage que celui-ci. Les sangliers venaient se nourrir au pied de notre maison ! C’était un choix pour expérimenter le contact direct avec la matière : faire son bois de chauffage, couper du bois dans sa propre forêt, le laisser sécher pendant plusieurs années, le débiter, le planer, enlever l’écorce et en sortir un meuble utile. Nous avons vécu une certaine forme d’autonomie. Puis le projet de centrale biomasse à Gardanne, près de Marseille, a pris de l’ampleur. De nombreux habitants des Cévennes se sont organisés en collectifs, car personne ne voulait que l’industriel allemand EON, troisième groupe mondial de l’énergie, vienne ponctionner des milliers de mètres cubes de bois. EON était très intéressé par la valeur énergétique de la châtaigneraie. Ses machines surpuissantes auraient ravagé les pentes cévenoles.

L’idée du livre est née de tous ces enjeux à la fois concrets, existentiels, affectifs et du besoin de révéler sous un autre angle les différentes luttes qui s’exercent en France.

Le bois Lejuc contre le projet d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure, la forêt de Kolbsheim contre le projet de grand contournement ouest de Strasbourg, la forêt de Roybon contre le projet de Center Parcs… La forêt incarne-t-elle le lieu de lutte par excellence dans ce que vous nommez le « monde de l’économie et des ingénieurs » ?

C’est un espace propice à ces nouvelles formes de résistance que l’on peut appeler « territoires en lutte », où les questions écologiques sont passées de la sphère militante classique à la politique terrestre, située, ancrée quelque part. Elles rejettent cette vieille dichotomie occidentale entre le sujet humain et une « nature » qui ne serait là que pour être dominée, assujettie, produire de l’énergie et des marchandises.

C’est également un espace pour se demander comment s’allier à d’autres humains et non-humains, à des lieux comme une forêt ou un bocage pour Notre-Dame-des-Landes, à des animaux, des plantes… Et pour expérimenter de nouvelles pratiques : redécouvrir une pharmacopée, des techniques de bûcheronnage avec traction animale, construire une charpente.

Pour moi, une zone à défendre (ZAD), c’est un trou dans la carte du pouvoir, de par les formes d’organisation toujours singulières qui s’y vivent. Ce n’est pas l’anarchie ou le chaos, comme voudraient le voir le gouvernement et sa police, mais d’autres formes d’organisation, de débat, d’assemblées, de rapports amoureux, de transports, d’alimentation, de soin, d’agriculture, etc. De tout temps, les communautés paysannes ou les peuples indigènes ont ressenti cela par leurs traditions, leur quotidien. En Occident, que ce soit dans les ZAD ou par les pratiques individuelles dites « alternatives », de plus en plus de personnes commencent à sentir cette nécessité : il s’agit de prendre soin du territoire comme on prend soin de son propre corps. Là où il n’y a plus de coupure entre « moi » et le « monde », mais une multiplicité de liens qui se nouent. Le territoire n’est pas seulement une carte, une étendue à gérer, mais une entité organique qui a du sens, ou plutôt plusieurs sens.

Est-ce que vivre en forêt ou près d’une forêt permet de se couper du monde ou, au contraire, d’en faire pleinement partie, de s’engager politiquement ?

J’avais envie de casser ce cliché de la « nature » comme séparée du monde social, qui présente les habitants des forêts comme de gentils sauvages. Vivre en forêt permet de tisser de véritables liens avec le monde, parfois davantage qu’un citadin qui répéterait son métro-boulot-dodo. Revenir sur terre, s’ancrer dans un lieu et le défendre sont des gestes politiques.

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