John Coltrane, l’infinie création

Des bandes oubliées enregistrées en 1963 renaissent de leurs cendres et donnent lieu à Both Directions at Once : The Lost Album, sorti le 29 juin sur le label Impulse. Un événement.

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Il y a toujours une émotion particulière à entrer dans l’univers coltranien, une espèce de choc thermique aux mille vertus. La découverte d’un album inédit, issu de bandes retrouvées cinquante-cinq ans après leur enregistrement, accroît encore cette émotion. Son écoute procure une sensation presque surnaturelle : l’impondérable soudain à portée d’ouïe. Ou l’irruption d’un temps historique que nous n’aurions pas dû connaître.

Les mots de Sonny Rollins, autre géant du saxophone avec qui Coltrane enregistra le célèbre Tenor Madness en 1956 (Prestige), ne sont pas trop forts : « C’est comme découvrir une nouvelle chambre dans la grande pyramide de Gizeh. » On en est là. Voici l’histoire, ou du moins ce que l’on en sait.

Le 6 mars 1963, John Coltrane et son Historic Quartet, ­composé de McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la contrebasse et Elvin Jones à la batterie, entrent dans les studios du célèbre ingénieur du son Rudy Van Gelder, à Englewood Cliffs, dans le New Jersey, et y enregistrent les sept titres qui composeront cet album posthume. Sept morceaux dont cinq compositions originales et deux (sans titre) écrites à l’occasion d’une résidence de deux semaines au Birdland.

C’est l’époque bénie où les musiciens signent des contrats de plusieurs semaines ou mois dans des clubs de jazz, ce qui leur permet non seulement de développer une formidable cohésion de groupe, mais aussi de préparer au mieux les dates d’enregistrement, avec un répertoire souvent renouvelé tout en étant suffisamment rodé sur scène.

C’est précisément ce qui se passe pour le quartet de Coltrane. Le planning est serré, mais l’énergie est là. L’énergie et la fraîcheur, essentielle pour enregistrer en studio. Partis pour ne faire qu’une prise de chaque morceau, les musiciens en réaliseront plusieurs. Seuls les morceaux « Nature Boy » (le tube de Nat « King » Cole en 1948, composé par Eden Ahbez) et « Slow Blues » ont été enregistrés en une prise unique. « Nature Boy », qui ne fait pas partie du répertoire courant de Coltrane, semble avoir été écrit pour lui et nous plonge dans des tonalités puissantes et douces. L’absence de piano suscite une grande liberté harmonique qui accentue la dimension éthérée du morceau. Avec « Slow Blues », Coltrane et Tyner laissent s’épanouir leur musicalité avant-­gardiste à partir d’un ancrage terrien et familier, le blues.

Les autres pièces font donc l’objet de plusieurs prises qui sont autant d’approfondissements de la pensée coltranienne. Ainsi, les quatre versions d’« Impressions », l’un des morceaux que Coltrane a le plus joués sur scène, montrent son extraordinaire capacité de réinvention à partir d’une même grille d’accords. C’est un nouveau morceau à chaque prise. Et l’on pourrait dire la même chose avec les trois versions de « 11386 » (sans titre).

Mais poursuivons l’histoire de ces quatre-vingt-dix minutes d’enregistrement miraculé. Entre les prises, on entend la voix du producteur Bob Thiele, parfois même celle de Coltrane (notamment pour confirmer que « 11383 first take » est un original). Sur les boîtes qui contiennent les précieuses bobines figurent les titres des morceaux, les minutages et quelques annotations. Mais aucune trace d’un quelconque projet d’édition. Ni mixage ni mastering. Après l’enregistrement, Van Gelder rangea les bandes dans son studio, parmi d’autres faites pour Impulse. La suite est plus floue.

Après la mort de Coltrane, en 1967, le label a récupéré tous ses enregistrements, avant de déménager quelques années plus tard et de laisser les bandes dans un espace de ­stockage indépendant. Celles-ci ont ensuite été progressivement détruites afin de réduire les stocks. La survie de celle qui nous intéresse tient au fait que Coltrane avait le privilège, chez Impulse, de pouvoir apporter chez lui les bandes fraîchement enregistrées. Il en a confié certaines à son ex-femme, Naima, dont celle-ci.

C’est un petit miracle, donc, que ce Lost Album puisse voir le jour et nous donner ainsi à entendre le trait d’union manquant entre période classique et radicalité coltranienne.

Both Directions at Once : The Lost Album, Impulse!/Universal.


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