Dossier : Aux arbres, citoyens !

Pionniers de la sylviculture douce

Dans le Morvan, un groupement forestier démontre qu’il existe une alternative crédible et rentable à l’exploitation intensive de la forêt, qui malmène les sols et les paysages.

C’est un bois touffu, d’apparence ordinaire, au bord d’une petite route goudronnée, qui noue la gorge de Lucienne Haese. Cette femme bouillonnante au verbe précis est soudain saisie d’émotion devant la beauté de cette forêt vivante – miracle simple de la nature qui travaille. Elle est emplie de fierté, surtout, de voir ce qu’a accompli le Groupement forestier pour la sauvegarde des feuillus du Morvan, dont elle est la figure de proue : exploiter cette parcelle de forêt sans en compromettre l’attrait touristique ni la richesse écologique.

Pour apprécier la splendeur de ce bout de forêt et des 300 hectares que le groupement possède et exploite, il faut d’abord emprunter une route qui serpente entre les collines du Morvan (Bourgogne) et rouler un moment pour voir l’autre sylviculture : celle qui coupe des forêts de feuillus à ras pour planter des rangées de résineux. Qui partage le panorama en tronçons à l’équerre, déclinant autant de nuances de vert selon l’âge des arbres. Et qui épargne encore l’horizon proche des 40 000 habitants d’Autun, la sous-préfecture de Saône-et-Loire, au grand soulagement de ces derniers.

La voiture s’arrête en lisière d’une de ces coupes rases qui transforment une forêt séculaire en un champ de rien en proie à l’érosion. Les souches éventrées cohabitent avec des jeunes pousses de pin au garde-à-vous, prêtes à décrocher les cieux. À quelques dizaines de mètres de ce champ de labour, une rangée de sapins s’étire à 30 mètres au-dessus de l’obscurité. Jacques Gorlier, un jeune retraité qui cache son regard espiègle sous une casquette de marin, se tient au bord d’un sol jonché d’épines de pin, près de la forêt. « Ce n’est pas une forêt, corrige le bénévole, cogérant du groupement, mais une monoculture d’arbres. »

Des Douglas, en l’occurrence : des résineux importés de la côte ouest de l’Amérique du Nord, qui retapissent toutes les régions sylvicoles de France. Ils poussent vite et droit, et jouissent d’une belle cote sur les marchés. Ils appartiennent à la « classe 3 », catégorie très fermée des bois qui peuvent vivre à l’extérieur sans traitement. Mais leur culture exclusive ruine la biodiversité, épuise les sols – les arbres jeunes prennent plus à la terre qu’ils ne lui rendent – et fait courir le risque de propagation de parasites, bien connu de l’agriculture intensive en monoculture. Les rangées d’arbres de la même taille sont aussi plus vulnérables aux tempêtes, car elles laissent mieux s’infiltrer le vent que dans une forêt touffue et parce que les racines n’ont pas la place pour grandir.

Dans le Morvan, cette exploitation intensive démarre dans les années 1960-1970, sous l’impulsion de l’État, qui arrose alors la zone d’aides financières pour faire planter des résineux à la place de vieilles forêts feuillues ou sur les terres délaissées par l’agriculture. Les arbres sont aussi une valeur refuge, qui offre à des investisseurs institutionnels (fonds d’épargne, Caisse des dépôts) des placements sûrs. En trente ans, la part de résineux dans la surface boisée double.

Cette fièvre retombe au tournant des années 2000, notamment après la tempête de 1999, qui a démontré l’importance de respecter les équilibres. Mais elle reprend depuis plusieurs années, alors que les Douglas plantés dans les années 1970 arrivent à maturité pour leur commerce et que des aides confortent l’industrie dans son projet d’intensification.

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