Variations sur le thème de la paix

L’Europe déliquescente du « chacun pour soi » qui, le 29 juin à Bruxelles, vient de refuser toute idée de répartition des migrants, n’est pas, ne peut pas être, celle de Simone Veil.

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Le discours prononcé par Emmanuel Macron pour la « panthéonisation » de Simone Veil, le 1er juin, répondait certainement à tous les canons esthétiques du genre. En rendant un double hommage à la rescapée d’Auschwitz qui n’eut de cesse de militer pour la réconciliation franco-allemande, et à la féministe qui batailla pour la légalisation de l’IVG, le président de la République restitua l’unité d’une vie exceptionnelle d’engagement dans un siècle tragique. Les grincheux noteront que l’orateur a opportunément oublié la femme de droite, parfois indulgente pour les turpitudes affairistes de Nicolas Sarkozy. Disons que le moment était à la célébration… Mais il y a tout de même une partie très problématique dans son discours. Elle concerne évidemment l’Europe. Les mots prononcés sonnaient étrangement faux au lendemain de la mascarade de Bruxelles. Que la génération de Simone Veil identifiât l’Europe à la paix est évidemment compréhensible. Mais que l’on persiste aujourd’hui à croire le projet européen synonyme de concorde entre les peuples relève au minimum du contresens.

L’Europe déliquescente du « chacun pour soi » qui, le 29 juin à Bruxelles, vient de refuser toute idée de répartition des migrants, et qui dresse à l’approche de ses côtes une muraille virtuelle, n’est pas, ne peut pas être, celle de Simone Veil. Le discours d’Emmanuel Macron avait toutes les apparences d’un anachronisme volontaire. L’Europe des « Vingt-Huit » n’a évidemment plus à craindre une nouvelle guerre avec l’Allemagne, façon 14-18 ou 39-45. C’est donc tromper l’opinion que de porter cette paix-là au crédit de l’Union européenne. Le temps est à d’autres guerres, commerciales d’abord, sociales ensuite, ethniques enfin.

Ces variations présidentielles sur le thème de la paix ne sont d’ailleurs pas nouvelles. On se souvient que François Mitterrand avait déjà fait laborieusement adopter le traité de Maastricht en 1992 au nom d’une paix entre les principales puissances européennes qui n’était plus menacée, et alors même que la guerre civile faisait rage en Yougoslavie depuis le printemps 1991. À l’époque, l’Allemagne finançait l’armée croate, pendant que la France mitterrandienne cachait mal ses sympathies pour la Serbie. L’Europe « de la paix » était déjà à l’œuvre. Elle n’a cessé depuis de s’éloigner de l’idéal qui était sûrement celui de Simone Veil. Quant au traité de Maastricht, il était porteur de périls dont on peut mesurer aujourd’hui les effets.

Les guerres sont d’une autre nature, mais les morts sont toujours les morts, qu’ils périssent dans les tranchées ou engloutis dans la Méditerranée. Par centaines de milliers en quelques heures, ou par dizaines chaque jour pendant des années. Qu’ils soient érythréens ou tunisiens plutôt que français ou allemands. « Nous devons à Simone Veil de ne pas laisser les doutes et les crises qui frappent l’Europe atténuer la victoire éclatante que, depuis soixante-dix ans, nous avons remportée sur les déchirements et les errements des siècles passés », s’est exclamé Emmanuel Macron.

Insidieusement, le Président laisse entendre que l’Europe libérale est innocente des crises qu’elle engendre ou qu’elle aggrave. Si les « déchirements » ne sont plus les mêmes, ils suivent d’autres lignes de fractures consubstantielles à l’idéologie libérale. Le président de la République a bien évoqué « les vents mauvais [qui] à nouveau se lèvent », mais en suggérant que l’Europe nous en protège. Rien n’est plus faux, hélas ! Encore une fois, il ne s’agit pas là de l’Europe idéalisée de Simone Veil, ni de celle dont nous rêvons, mais de cette entreprise conduite par des élites politiques qui prônent la concurrence, abritent des paradis fiscaux, et réinjectent le poison des questions identitaires. Imaginée par quelques-uns pour combattre les nationalismes, cette Europe nous les ramène à grands pas sous forme de succédanés populistes. Quel terrible symbole que ces camps de migrants concédés à la frontière allemande par Angela Merkel sous la pression d’une extrême droite hantée par ses nostalgies !

Pour boucler la boucle, dimanche, Emmanuel Macron a convoqué les mânes d’un petit négociant en alcools, atlantiste, nommé Jean Monnet, qui repose, lui aussi, au Panthéon. On a longtemps prêté à cet homme réputé être le « père de l’Europe » une phrase en forme de regret : « J’aurais dû commencer par la culture. » On sait à présent qu’il ne l’a jamais prononcée. Comment aurait-il pu ? L’Europe est une histoire à son image, de commerce et de finances, et qui finit par ne plus tolérer les services publics et les aides aux plus déshérités. C’est l’Europe d’Emmanuel Macron. Au fond, Simone Veil et Jean Monnet représentent à eux deux toute l’ambigüité d’origine du projet européen.


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