« Idiotie », de Pierre Guyotat : La chair de la création

Dans Idiotie, Pierre Guyotat raconte les années de 1958 à 1962, quand il commence à publier alors qu’il est appelé pour faire la guerre en Algérie. Un très grand livre, politique et poétique, irréductible et tempétueux.

Soyons intrépides. Entrons dans cette splendeur qu’est Idiotie au risque d’être ébloui, nouvelle cathédrale dans l’œuvre de Pierre Guyotat, dont la présence tranche en cette rentrée dite « littéraire ». Idiotie compte parmi les livres à tonalité autobiographique de l’auteur (Coma, Formation, Arrière-fond), qui rompent avec les textes « en langue », réputés plus difficiles, tout en oralité, comme les deux volumes de Joyeux Animaux de la misère, publiés en 2014 et 2016, et dénommés par lui « jactances ».

Idiotie couvre la période allant de 1958 à 1962, quand Pierre Guyotat est âgé de 18 à 22 ans. C’est dans sa vie un moment clé : il commence à être publié, au Seuil, par Jean Cayrol, et est appelé sous les drapeaux, puis envoyé en Algérie en mars 1961. Autrement dit, l’œuvre s’ouvre et le citoyen naît. Guyotat va en effet découvrir les horreurs d’une guerre coloniale et les refuser, au point d’être accusé de complicité de désertion et de trahison, et jeté au cachot pendant trois mois. L’expérience de cette guerre pénétrera loin dans son inconscient d’écriture, donnant ensuite deux œuvres métaphoriques et capitales : Tombeau pour cinq cent mille soldats, en 1967, et Éden, Éden, Éden, en 1970, longtemps censurée.

Mais revenons à Idiotie. Et plus particulièrement à son titre. En son sens étymologique, « idiot signifie simple, particulier, unique […]. Toute chose, toute personne sont ainsi idiotes dès lors qu’elles n’existent qu’en elles-mêmes (1) ». D’une certaine façon, Idiotie est un récit d’émancipation. Il commence ainsi. Le narrateur-auteur, encore lycéen et – faut-il le rappeler ? – mineur à cette époque, fugue à Paris avec son jeune frère, les deux s’étant échappés pour quelques jours de Lyon, où ils résident chez un oncle. Là, dès les premières lignes, dans une incise essentielle, s’exprime la volonté de bouleverser son ethos : « Sur notre tapis de tente recouvrant les pavés entre deux coulées de pisse séchées – se lancer dans le sale, l’approcher, le toucher, le traiter, vivre enfin comme un homme passe par ce contact, ce “partage de la misère”, les saints s’y sont sanctifiés, ainsi devrai-je, de quelle façon ? y confronter mon goût du net, de l’ordre –, nous nous faufilons dans nos sacs de couchage. »

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