« Journalisme de solutions » : Bonnes nouvelles pour le business

Le « journalisme de solutions » se répand dans les rédactions. Enfin une information qui remonte le moral des lecteurs, ou une vaste opération de marketing orchestrée par des entreprises ?

En cette soirée de rentrée 2016, le débat sur les villes de demain est déjà entamé quand le « Spark show » commence, dans un grand auditorium du palais Brongniart, place de la Bourse, à Paris. Les premières notes d’un tube accompagnent les onze journalistes invités qui montent sur scène, applaudis par un public de 500 personnes. Ils viennent de France Inter, LCI, Les Échos, We Demain, RCF, France 24, RFI, Le Figaro, Maddyness. L’événement, qui a pour thème l’« inclusion numérique », est financé par Orange et organisé par Sparknews, « amplificateur d’initiatives à impact positif », selon son site Internet.

Une fois chaque journaliste installé derrière son buzzer, l’animatrice rappelle le principe : « Les porteurs de projet ont trois minutes pour convaincre. Le journaliste buzze s’il a envie de faire un reportage. Celui qui se manifeste en premier a l’exclusivité du sujet ! » Les candidats ne tardent pas à défiler : la « smart favela » est une application qui connecte les habitants aux experts de la ville. Le jury n’est pas séduit. « Dorémi » se propose d’accompagner les Français dans la rénovation thermique de leur maison. Buzz et re-buzz. « Uniterre » crée des épiceries solidaires des agriculteurs. Buzz. « Zéro exclusion, zéro carbone, zéro pauvreté ! », conclut l’animatrice avant de donner rendez-vous à tous au cocktail qui suit dans la salle voisine.

Chez Sparknews, indique son fondateur, Christian de Boisredon, « nous convainquons des rédactions de faire du “journalisme de solutions”. Nous les aidons grâce à notre expertise en recherche de projets innovants ». Chaque jour, la base de données de cette plateforme est enrichie de « belles histoires ». À Bogotá, une bibliothèque a été ouverte en sauvant des livres jetés dans les poubelles. Une entreprise américaine a mis au point une chaussure qui grandit avec l’enfant pour en distribuer dans des pays défavorisés. « Énergie partagée » accompagne et finance en France des projets d’énergies renouvelables. Sparknews a embauché 16 personnes depuis sa création en 2012 et recensé plus de 5 000 initiatives. D’Asahi Shimbun, quotidien japonais vendu à 11 millions d’exemplaires, à El Watan en Algérie en passant par China Post à Taïwan ou encore L’Orient-Le Jour au Liban, l’entreprise a tissé un réseau d’une cinquantaine de médias qui piochent gratuitement dans sa base des sujets pour leurs journaux.

« Apolitique »

Mais, sous des airs faussement révolutionnaires – « Pour changer le monde, commençons par le raconter autrement » –, l’entrepreneur pousse les médias à se mettre au service de l’intérêt des multi-nationales. Car la société Sparknews est sponsorisée à 90 % par des entreprises comme Total, Suez, la Société générale, BNP Paribas, LVMH, L’Oréal ou Engie. Celles-ci voient le secteur des médias comme un levier direct pour passer le message du changement, qui s’incarnerait davantage dans des initiatives indépendantes les unes aux autres que dans une remise en cause réelle du système néolibéral dominant, dont elles font partie. Les bonnes nouvelles arrivent, annonciatrices d’un monde meilleur où des hommes et des femmes font le bien. Quant aux responsables, ils voudraient passer incognito en inventant le mythe d’un changement qui adviendrait sans résistance et sans confrontation avec le vieux monde pétrolier et capitaliste.

Ce « journalisme de solutions » attire pourtant de plus en plus de professionnels de la presse, car il vient combler un vide. « Les médias ont de moins en moins le temps de chercher des sujets », avance Christian de Boisredon, qui a vu les habitudes changer. La figure du journaliste sédentaire, posté derrière un écran, s’est banalisée. Un rédacteur, en 2018, « produit du contenu » réparti sur des supports papier et web. Branché tôt le matin sur le fil des dépêches de l’Agence France-Presse, il agrège des données, pratique le fact-checking, alerte sur les réseaux sociaux, modère les commentaires de ses articles, fait la course au buzz. Des conditions d’exercice du métier qui donnent peu l’occasion de se déplacer sur le terrain pour trouver des idées d’article.

Le « journalisme de solutions », en France, n’est pas nouveau. Il s’impose au début des années 2000 avec Reporters d’espoirs, qui compte maintenant quinze années d’expérience. Cette association vit du mécénat privé – la Caisse d’épargne et l’assurance santé Audiens la financent – et noue des partenariats avec les fondations de Vinci, de Veolia et de la Société générale. La tâche principale que s’est donnée Reporters d’espoirs ? Conseiller France 2, France 3, la chaîne Public Sénat, Le Point, L’Express, Le Figaro ou Libération. Certains d’entre eux se lancent alors dans des éditions spéciales. Pauline Amiel, chercheuse en sciences sociales de l’université d’Aix-Marseille, a documenté le phénomène. Par exemple, explique-t-elle, le « Libé des solutions », publié chaque fin décembre depuis 2007, entend « lutter contre les critiques des lecteurs qui trouvent le journal trop négatif et ricanant ».

L’activité de Reporters d’espoirs, pour Anaïs Dedieu, l’une de ses salariés, est « apolitique ». Mais la jeune femme admet qu’« une solution est toujours idéologiquement marquée. Quand on travaille pour Le Figaro_, poursuit-elle, on oriente notre recherche vers des solutions plus libérales que pour_ Libération, par exemple. Cela va de soi. » Non seulement Reporters d’espoirs ne sélectionne pas n’importe quelle histoire (étrangement, celle de l’opposition à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, promu par Vinci, a dû lui échapper) mais, en présentant une vitrine d’alternatives prétendument neutres, l’association contribue aussi à leur ôter leur sens politique. Extraites de leur contexte, elles fonctionnent sans cadre, sans projet de société qui dépasse l’existence réjouissante mais insuffisante d’une alternative.

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