La face cachée des écoles alternatives

Les établissements proposant des pédagogies « différentes » se multiplient. Au risque, selon certains observateurs, de promouvoir des logiques libérales au détriment du service public.

La polémique est vite retombée, mais elle a eu le temps de mettre quelques puces à l’oreille. C’était le 18 mai 2017 : apprenant la nomination de Françoise Nyssen au gouvernement, Jean-Luc Mélenchon avait lâché : « Une ministre de la Culture qui est plus ou moins liée aux sectes ? » Petite tempête sur Twitter. Une vidéo vite retirée… Le leader de la France insoumise avait-il parlé trop vite ?

L’ancienne directrice d’Actes Sud a en effet cofondé le Domaine du possible, école privée hors contrat installée à Volpelière, près d’Arles, en 2015, pour proposer « une alternative au système éducatif ». Un établissement « ouvert à tous », de la maternelle au lycée, non confessionnel, et jouissant de « liberté pédagogique ». Le Domaine du possible – qui n’a jamais répondu aux sollicitations de Politis – a d’abord été confié à Henri Dahan, un des cadres de Steiner-Waldorf en France, mouvement surveillé par la Mission interministérielle de vigilance et de prévention contre les dérives sectaires (Miviludes) pour son rattachement au New Age et à l’anthroposophie (1). « Mon fils Antoine a passé un an dans une de ces écoles. Je connais bien cette pédagogie qui n’a rien d’une dérive sectaire, avait défendu Françoise Nyssen. Cet enseignement est reconnu dans tous les pays sauf en France, pays peut-être trop cartésien. »

À l’époque, le pédagogue Philippe Meirieu avait confié à Politis avoir suivi l’émergence du Domaine du possible : « Françoise Nyssen m’avait contacté. Elle voulait créer une école. » Son fils Antoine, qui a mis fin à ses jours en 2012 à l’âge de 18 ans, fut « un laissé-pour-compte. Il n’y avait pas de chemin pour lui (2) » au sein de l’Éducation nationale, selon sa mère, qui lui avait trouvé une école alternative aux États-Unis. D’où, probablement, son envie d’en voir de semblables en France. Finalement, Philippe Meirieu a été écarté d’un comité de réflexion. Le Domaine du possible a ouvert quelque temps après. Parmi les parents qui y ont scolarisé leurs enfants se trouvent des contents et des mécontents, comme partout. Sinon qu’ils hésitent à témoigner ouvertement… Voilà quelques mois, Henri Dahan et ses proches ont été écartés du Domaine du possible, qui vise une intégration à l’Éducation nationale.

Reste que la sortie de Jean-Luc Mélenchon a ravivé deux débats : les pédagogies alternatives comme porte de sortie de l’Éducation nationale et la difficulté de critiquer des alternatives perçues comme un terreau de l’école idéale. « Un milieu aisé, cultivé, de gauche va défendre l’Éducation nationale par principe mais scolariser ses enfants dans ce type d’établissement pour qu’ils ne fassent pas les “frais” de la “crise” de l’école publique et profitent d’une offre scolaire présentée comme plus innovante et permettant de s’extraire du “carcan” », avait glissé Philippe Meirieu, qui mettait en garde à la fois contre les non-dits sur certaines pédagogies alternatives et contre la force grandissante du « consumérisme scolaire ».

Miroir aux alouettes ?

Le pédagogue vient de publier un essai, La Riposte (3), dont l’introduction répond opportunément à chaque point de la conférence de presse de rentrée du ministre Blanquer, prononcée le 26 août. Son sous-titre : « Écoles alternatives, neurosciences et bonnes vieilles méthodes : pour en finir avec les miroirs aux alouettes ». Philippe Meirieu n’est pas opposé lui-même aux alternatives. Il les a défendues dès lors qu’elles garantissaient « un minimum de mixité sociale et idéologique », et continue de défendre l’existence de « pédagogies nouvelles », mais au sein de l’Éducation nationale. Ce qui constituerait pour lui une « ligne de crête » entre « antipédagogues » et « hyper-pédagogues » : d’un côté ceux qui résistent à l’innovation et défendent les « bonnes vieilles méthodes », de l’autre ceux qui misent sur des pédagogies innovantes, mais pour une poignée de privilégiés échappant au contrôle de l’État.

Dans son essai, Meirieu s’attache à donner des éléments pour distinguer les méthodes alternatives, mais surtout s’inquiète de la multiplication d’écoles qui s’en réclament au détriment du « creuset républicain ». Un nouveau symptôme, selon lui, de la défiance envers l’institution, de l’individualisme social, du « familialisme » et d’un « libéralisme sauvage ». Il poursuit : « Selon la Fondation pour l’école, qui milite pour la liberté de création des écoles, à la rentrée 2017, 122 nouveaux établissements indépendants ont vu le jour, parmi lesquels 28 % d’écoles Montessori, 25 % de pédagogies alternatives, 23 % d’écoles démocratiques et 18 % de pédagogie classique. »

Le nombre de nouvelles écoles hors contrat a été multiplié par quatre en sept ans, confirme un article du Monde (4), mais les conditions légales d’ouverture seront durcies, notamment du fait de la méfiance du gouvernement envers les écoles musulmanes. Parmi les alternatives non confessionnelles, ce sont les écoles Montessori « qui s’octroient la part du lion » : « L’Association Montessori de France ne communique pas de chiffres sur ses adhérents, poursuit l’article du Monde, mais une part grandissante d’écoles “libres” s’en inspire : si quelque deux cents groupes scolaires sont “pur Montessori”, au total ils sont plus de trois cents à s’en revendiquer. »

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