La gauche face au passé colonial

C’est finalement un Président de droite qui a reconnu la responsabilité de la France dans la mort de Maurice Audin et la torture en Algérie. Analyse de Gilles Manceron.

Le fait est là : ni à propos du comportement des institutions françaises entre 1940 et 1945, ni, surtout, sur la question du passé colonial de la France, la gauche n’a été en mesure de jeter ce regard lucide que le dépassement de ces pages peu glorieuses de notre histoire exige. Le dernier épisode qui témoigne de cette incapacité est celui qui a vu Emmanuel Macron, le 13 septembre, faire ce qu’aucun de ses prédécesseurs portés au pouvoir par la gauche, ni François Mitterrand ni François Hollande, n’avaient été capables de faire : reconnaître la responsabilité de l’État dans l’assassinat, en 1957, pendant la guerre d’Algérie, de Maurice Audin. Dans une déclaration de trois pages qu’on ne peut que saluer, c’est Macron qui a reconnu que ce crime a été rendu possible par un véritable système de terreur fondé sur l’institutionnalisation de la torture, cause de nombreuses autres disparitions forcées.

En juillet 1995, c’est Jacques Chirac qui avait su trouver les mots justes pour dire que, pendant l’occupation allemande, les autorités françaises, qui avaient bénéficié, le 10 juillet 1940, d’un blanc-seing de ses deux chambres de la IIIe République et hérité de pans entiers de son État, avaient collaboré avec l’occupant au point de lui livrer des Juifs réfugiés sur son sol et même un grand nombre de nos concitoyens juifs. Il a été le premier président de la République à reconnaître la responsabilité des autorités françaises du moment, à dire que « la France, patrie des Lumières et des Droits de l’homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable ». Avant lui, entre 1981 et 1995, François Mitterrand s’était opposé à un tel travail de reconnaissance lucide, s’accrochant à l’idée, lors du 50e anniversaire, en juillet 1992, de la rafle du Vél’ d’Hiv’, que « Vichy n’était pas la France ». Une idée qui, quand le général de Gaulle la lançait au lendemain de la Libération, répondait à un objectif tactique immédiat, mais qui, un demi-siècle plus tard, n’était plus qu’un dangereux mensonge, comme ce l’était récemment dans la bouche de Marine Le Pen quand elle l’a reprise à son compte.

Dans le cas du passé de la France dans la Seconde Guerre mondiale, l’incapacité de la gauche au pouvoir à dire ce qu’il fallait dire s’explique sans doute largement par la personnalité paradoxale de François Mitterrand. Il s’était engagé dans la Résistance bien avant certains des futurs barons gaullistes de la Ve République, mais avait aussi, auparavant, adhéré entre 1940 et 1942 à l’idéologie de Vichy et même conservé jusqu’à la fin de sa vie des amitiés avec des collaborateurs notoires comme René Bousquet. Sa position en 1992 n’était pas partagée par toute la gauche, le Comité Vél’ d’Hiv’ qui réclamait la reconnaissance que fera finalement Chirac, émanait, par exemple, d’un autre secteur de celle-ci, mais, globalement, la gauche a été suiviste vis-à-vis de la position de Mitterrand, et c’est un président de droite, Jacques Chirac, qui, en 1995, a dit ce qu’il fallait dire.

Probablement faut-il y voir l’expression d’une gêne vis-à-vis de cette période, notamment vis-à-vis de l’attitude de la grande majorité des élus du Front populaire en juillet 1940 et dans les années qui ont suivi. Le Parti socialiste oublie souvent de dire qu’après un effondrement moral en 1940, il a connu, dans la Résistance, une seconde fondation. Quand il s’est agi, le 10 juillet 1940, de voter les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, sur les 149 députés socialistes, seuls 36, soit moins d’un quart, ont fait partie des 80 parlementaires qui ont refusé de le faire. Et la plupart sont restés ensuite dans une « prudente immobilité », selon la formule de Robert Verdier, l’un des jeunes militants qui ont créé, en 1942, un Comité d’action socialiste puis n’ont pas hésité à prendre, en juin 1943, le nom de « parti socialiste ». Ils n’avaient pas de responsabilités dans la SFIO d’avant-guerre, ou des responsabilités modestes comme Édouard Depreux, se sont regroupés autour de Daniel Mayer et de Robert Verdier, son adjoint, et ont dû tout reprendre à zéro. De son côté, le Parti communiste a préféré faire oublier qu’avant l’attaque de l’URSS par l’Allemagne, en juin 1941, seuls certains communistes sont entrés en Résistance. Les principales forces politiques de la gauche avaient donc chacune leurs raisons de jeter un voile pudique sur la réalité complexe de ces années d’occupation et de se contenter de références assez mythiques à une Résistance glorieuse.

Chauds partisans des colonies

Il reste 64% de l'article à lire.

   Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou créez un compte :

Article réservé

Pour lire cet article :

Je choisis un pack
Achetez un pack de crédits
pour accéder à cet article.
Consultez nos offres d’abonnement,
à partir de 8€/mois.
Déjà abonné(e) ?
Identifiez-vous.

Vous pouvez aussi acheter le journal contenant cet article ici

Haut de page

Voir aussi

Articles récents