Dossier : « Sexe, race et colonies » : La marque de l'homme blanc

Christelle Taraud : « Nous n’avons toujours pas décolonisé nos esprits »

Codirectrice de Sexe, race et colonies, l’historienne Christelle Taraud décrypte l’impact actuel de la domination coloniale et sexuelle sur les imaginaires, tant dans les sociétés jadis colonisées qu’en Occident.

Enseignante dans les antennes parisiennes des universités états-uniennes Columbia et New York University, Christelle Taraud travaille sur l’histoire visuelle en contexte colonial et postcolonial, en particulier celle de la prostitution et de la domination masculine. Avec ses collègues Pascal Blanchard et Nicolas Bancel, l’anthropologue Gilles Boëtsch et Dominic Thomas, professeur de littérature comparée, spécialiste de la France et du postcolonial, elle a enquêté quatre ans durant, débusqué et souvent exhumé les plus de 1 200 images qui sont reproduites dans ce volumineux ouvrage, confiant en outre à une petite centaine de chercheurs, tous spécialistes des périodes et des populations abordées, la charge d’analyser et de commenter ce fonds visuel exceptionnel. Elle souligne ici combien la domination coloniale a été synonyme d’une domination sexuelle, intime et visuelle, dans les sociétés patriarcales soumises par les impérialismes coloniaux, et se prolonge dans les imaginaires contemporains des sociétés postcoloniales, « ex-colonisées » et « ex-colonisatrices ».

L’histoire coloniale peut-elle être pensée sans prendre en compte la question de la sexualité ?

Christelle Taraud : Je ne le crois pas. L’histoire coloniale est d’abord un acte de force, de virilité, de domination. Il y a une équivalence posée, dès l’origine, entre la conquête des territoires et la possession des femmes, qui d’ailleurs ne sont pas pensées comme des femmes mais comme des objets d’échange, de rivalité, voire de concurrence entre les hommes. Posséder les femmes, c’est envoyer un message aux hommes pour leur faire comprendre que le régime de domination coloniale ne s’installe pas seulement dans la prise de possession des terres – certes très importante, puisqu’il s’agit avec elles des ressources et que la dimension économique de la colonisation est capitale –, mais également dans un champ plus intime qui renvoie aux rapports entre hommes, d’identité masculine. On délivre alors un message très clair aux hommes vaincus, en leur signifiant que l’on va s’installer là où ils se trouvent et prendre ce qu’ils ont de plus précieux, c’est-à-dire l’intimité de leurs femmes.

Cette relation d’équivalence est connue depuis longtemps et n’est d’ailleurs pas spécifique aux contextes coloniaux. Tous les anthropologues qui ont travaillé sur la guerre montrent bien que l’accaparement des femmes est une donnée massive des régimes de domination et de conquête. Cela continue de nos jours, sous diverses formes et dans divers lieux, puisque nous n’en avons pas fini avec les régimes patriarcaux. Même si on les a « relookés », réformés à la marge, ils perdurent : le cœur de la domination masculine et patriarcale s’est très peu modifié.

La sexualité est donc un des enjeux majeurs de ces rapports de pouvoir, comme on le voit encore aujourd’hui puisqu’un des problèmes récurrents de nos sociétés dites modernes, ce sont précisément les violences faites aux femmes – dont on parle constamment. Les statistiques en matière d’agressions sexuelles, de viols ou de harcèlement demeurent effrayantes.

Comment se manifeste aujourd’hui, dans les sociétés occidentales, cet héritage colonial de la domination des corps ?

Tout d’abord, les imaginaires circulent, et beaucoup d’entre nous en sont les héritiers. Chacun construit en quelque sorte son « Autre ». Dans un contexte colonial, on voit très bien qui est l’Autre, ou les autres.

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