Frédéric Pommier, expert conteur

Le journaliste livre avec Suzanne le récit d’une femme presque centenaire. Une histoire romanesque, finalement chahutée par les conditions de vie dans une maison de retraite.

Pas des bottes comme elle. Suzanne est née en 1922 – elle dit « en 22 », ça va plus vite –, à Sainte-Adresse, petite station balnéaire, un lundi de Pentecôte, rue de la Solitude. Ça ne s’invente pas. Mauvais augure ? Sûrement pas. Elle n’a jamais cessé d’être entourée, ou presque. Par ses parents et grands-parents paternels d’abord, entre la charcuterie, le dessin d’architecte et les décors de théâtre. Suzanne a grandi au Havre, au bord de la mer. À trois ans, « elle ressemble au bébé Cadum des affiches de réclame pour le savon » ; à sept, elle se fait deux promesses : visiter New York et devenir comédienne. Enfance heureuse, malgré une mère aux allures de Folcoche, une enfance un brin marquée par la mort prématurée d’un petit frère. Premier deuil, premier silence. Elle n’en brille pas moins sur la scène et les courts de tennis avec, en toutes circonstances, une devise intangible qui tient en trois lettres : SQM, « sourire quand même ».

Tombe la guerre. L’apprentissage du lambeth walk (1) et l’amour en même temps. La nuit de ses fiançailles, habituée aux privations et aux tickets de rationnement, elle vomit le bordeaux, le bœuf et le gâteau. Une croix est faite sur les projets théâtraux, au profit du rôle de maîtresse de maison. Va pour la cuisine, la couture, le repassage, le crochet. SQM. Avant la fin de l’année 1942, elle est mariée, dans la presque même robe que Wallis Simpson baguant le duc de Windsor, une jambe coincée dans les plis de sa traîne. Cinq enfants vont naître. Le seul garçon de la fratrie meurt à huit semaines. Lente et douloureuse reconstruction. SQM. Ce n’est pas terminé. Suzanne est veuve à quarante ans. Même les bonnes âmes passent à tabac. La vie s’arrête, un moment. Les parties de bridge aussi. Elle élève seule ses quatre filles, ne cesse de travailler au secrétariat d’avocats, mais cultive sa passion pour le tennis, le théâtre, le champagne et les bolides. Parce que Suzanne adore conduire, et vite. Dans un coin de sa tête, la Grande Pomme s’obstine.

Suzanne, ou le portrait d’une femme qui traverse un siècle. Une petite bourgeoise de province, pas épargnée par l’universelle vacherie. Une guerre et pas seulement. Cinq naissances et trois enterrements. Une femme un tantinet excentrique, sinon théâtrale, cornaquée à la bonne humeur. Aux plats en sauce, accro à la cochonnaille plus qu’à son missel, guère avare d’espiègleries, un côté Pierrette Richard, toujours en surchauffe, en chemisier en terrasse quand il fait 6 °C, malicieuse et imprévisible, en transe de bonnes bières, capable de multiplier les kilomètres pour deux caisses de rosé de Bandol, rêvant toujours de rallyes automobiles. Marque de fabrique : « Elle ne veut pas mourir. Ça ne l’intéresse pas. » Maintenant, Suzanne a 95 ans « mais prétend n’en avoir que quarante dans sa tête. Ce n’est pas toujours vrai. Parfois, elle en a dix ».

Suzanne aurait pu passer inaperçue dans sa traversée du siècle si elle n’avait pas surgi dans la chronique de Frédéric Pommier, « Le quart d’heure de célébrité », sur France Inter, un matin de décembre 2017. Non pour relater une existence oscillant entre le jadis et l’hier, mais pour livrer son quotidien actuel. « Voilà neuf mois qu’elle vit dans un Ehpad. Un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. » C’est petit, mais ce n’est pas ce qui la dérange le plus.

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