Dossier : Audiovisuel public : La réforme qui rapetisse l’écran

« Comment France Télévisions me broyait »

L’économie du groupe repose massivement sur l’emploi de CDD dans tous les métiers. Cette armée de précaires sera la première à subir la réforme de l’audiovisuel public.

Au 27, rue Louis-Blanc, dans le Xe arrondissement de Paris, la longue façade vitrée du conseil des prud’hommes s’affaisse légèrement vers l’arrière, comme si elle glissait sur le soleil rasant de cette matinée de novembre. Chaque année, à l’image du lieu en déséquilibre, des dizaines de salariés de France Télévisions s’y rendent à reculons, contraints de porter plainte contre leur employeur pour obtenir un CDI. L’entreprise publique, qui caracole en tête de l’audimat avec plus de 28 % des parts de marché en 2017, détient aussi un record moins glorieux, celui du nombre de condamnations judiciaires pour recours abusif aux CDD.

Ces premiers rendez-vous aux tribunaux remonteraient au temps de l’ORTF, il y a presque cinquante ans. Les CDI, alors en majorité, ont peu à peu laissé place aux CDD, souvent pour « pourvoir durablement à un emploi lié à l’activité normale et permanente de l’entreprise (1) », ce qui est illégal. Un rapport de 2016 réalisé par la Cour des comptes (2) cite une maquilleuse en contrat précaire depuis décembre 1975, ou encore une scripte du JT de France 3 « titulaire de 650 CDD sur une période de douze ans ». Des exemples loin d’être des cas isolés. Entre 2010 et 2015, toujours selon ce document, 207 salariés en CDD ont obtenu un CDI grâce aux prud’hommes, tandis qu’en 2015 299 demandes de requalification étaient toujours en cours.

« C’est un contentieux absolument énorme, explique Me Ktorza, une des avocates historiques de ces dossiers. Depuis vingt ans, pas une semaine ne passe sans une audience aux prud’hommes », résume-t-elle. La situation coûte cher à l’entreprise. Rien qu’en 2014, pas moins de 9 millions d’euros ont été dépensés par le groupe – financé à 90 % grâce à la redevance publique – dans le seul cadre des requalifications en CDI. Selon un rapport de 2017 (3), le coût total des condamnations conclues entre 2013 et 2015 s’élèverait à 20,6 millions d’euros. Avec des procédures judiciaires lancées de manière récurrente à partir des années 2000, on peut imaginer le nombre de zéros alignés par le service des ressources humaines. Par ailleurs, la Cour des comptes pointait la surreprésentation de cadres, qui représentent 79 % des personnels techniques et administratifs, contre 17 et 18 % dans le reste de la population. Certains bénéficient de rémunérations très importantes : 547 salariés sur 10 000 émargent à plus de 96 000 euros brut par an, dont 191 gagnent pas moins  de 120 000 euros. À France Télévisions, il y a les gros salaires et les petits. Quand une réforme se dessine, avec toujours des économies à faire, ce sont les seconds qui trinquent.

Le « dévoiement du recours aux CDD », « tendance lourde et durable » selon les mots de l’Inspection du travail, oblige les salariés précaires à n’envisager un CDI que par le biais des prud’hommes. Voire du pénal. C’est ainsi qu’en mars 2018, pour la première fois dans l’histoire de France Télévisions, une journaliste a fait condamner l’entreprise à 10 000 euros d’amende pour « infraction au code du travail ». La jeune femme avait porté plainte pour « harcèlement, discrimination et abus de CDD », après avoir réalisé 450 contrats précaires en dix ans. « Elle était largement prud’hommable », selon l’expression consacrée, affirme Joëlle*, journaliste, qui cumule quant à elle 180 CDD en six ans, « la moyenne basse ici », ajoute-t-elle.

Passer au tribunal fait « partie de l’ADN de France Télévisions », estime Paul, un chef-opérateur du son, actuellement en procédure pour une pile de CDD qui s’entasse depuis le début des années 2000. Une pratique enseignée comme un réflexe. Faustine, journaliste reporter d’images (JRI) et rédactrice web entrée il y a seulement trois ans à France 3, cumulant déjà 700 jours travaillés en CDD, se souvient : « Pour mes premières piges, on m’a dit : “Surtout, pense bien à garder tes contrats courts. Ils te serviront pour les prud’hommes !” »

La chaîne à vocation régionale, qui dispose de 24 antennes à travers le territoire, elles-mêmes dispatchées en plusieurs rédactions, est une grande addict des recours abusifs. Chaque « locale » doit gérer ses propres plannings et, en fonction de ses besoins, faire venir des gens d’un peu partout en France pour combler les trous. À l’instar de Stéphanie*, 250 fiches de paie en six ans – pour une durée maximale de deux semaines. « On peut dire que j’ai fait le tour de France : Nord-Pas-de-Calais, Picardie, Haute et Basse-Normandie, Champagne, Alsace, Bourgogne, Centre, Midi-Pyrénées. J’ai parfois conduit cinq heures pour une journée de contrat. »

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