« Moins qu’un chien », de Charles Mingus : Chienne de vie

Moins qu’un chien, autobiographie du contrebassiste Charles Mingus parue en 1971, ressort dans une nouvelle édition. Une réflexion passionnante sur le racisme et le statut des artistes noirs.

Dès la première page, deux indications. La première : Charles Mingus, contrebassiste et compositeur, l’une des figures majeures du jazz et de la musique improvisée, s’est fait aider. Pour son autobiographie, il a bénéficié des conseils d’une auteure : Nel King. Celle-ci a repris les 800 pages qu’il avait noircies et les a réorganisées.

L’édition française annonce : « Je désire exprimer mes très sincères remerciements à celui qui a assuré la longue et difficile tâche de mise en forme de ce livre, Nel King, probablement le seul Blanc qui en était capable. » Passons sur l’erreur (Nel King n’était pas un homme !) et concentrons-nous sur le propos. Mingus n’avait pas sa langue dans sa poche. Il a lutté longtemps pour publier son livre. Avec cette dédicace, il lance une nouvelle pique au monde de l’édition : dans un milieu dominé par les Blancs, sa collaboratrice était « la seule capable ». Résistance au racisme, dénonciation des inégalités : c’est bien de ça qu’il s’agira dans cet ouvrage.

Deuxième indication : « Quelques-uns des noms […] ont été changés, de même que certains personnages et incidents sont fictifs. » Texte hybride, Moins qu’un chien refuse de choisir entre récit autobiographique, roman, essai philosophique et analyse socio­logique. Mingus réécrit sa vie, laissant de côté certains thèmes, la musique par exemple, et retenant quelques éléments.

D’un côté, le sexe, la drogue, la spiritualité et les errances dans plusieurs villes des États-Unis font du livre un roman aux accents beat, souvent insolent, parfois provocateur, à la langue percutante. Quand Mingus chante les louanges de San Francisco, Jack Kerouac et Allen Ginsberg ne sont jamais très loin.

D’un autre côté, les récits de l’enfance, des conflits avec ses parents, des relations tumultueuses avec les femmes, les retranscriptions de discussions avec des musiciens transforment le texte en une réflexion sur la condition même de ceux que Mingus décrit comme les « moins qu’un chien » : les artistes et les musiciens africains-américains. Mingus ne se contente jamais de dénoncer la structure raciste de la société. Bien au contraire, il use de son parcours et de ses talents de conteur pour en proposer une analyse sensible et précise.

Aux prémices du livre se trouve une anecdote : avant d’avoir deux ans, bébé Mingus se fend le crâne sur l’arête d’une commode dans la chambre de ses parents. Ceux-ci se précipitent à l’hôpital. Ils le croient mort. C’est à ce moment-là, explique Mingus, que son être s’est dédoublé. L’âme est sortie du corps et a posé sur lui son regard tantôt bienveillant, tantôt critique et acerbe. Cet autre qui le contemple et le juge est le principal narrateur du livre. C’est lui qui guide le lecteur dans les méandres de l’histoire Mingus, « mon petit copain ».

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