Portraits de « malfaiteurs » : ces militants antinucléaires qu'on criminalise

Trois opposants au centre de stockage de déchets radioactifs de Bure témoignent de l'acharnement policier et judiciaire dont ils font l'objet.

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« Ils ont tout saisi »

Gaspard d’Allens

« En septembre 2017, j’ai vécu une première perquisition. Les policiers ont saisi les ordinateurs, les téléphones, des clés USB, des ouvrages sur l’écologie et le manuscrit de mon livre, Bure, la bataille du nucléaire (1). Le 16 octobre 2018, je suis passé en procès sans possibilité de me défendre, car j’ai appris le jour même que j’étais attendu au tribunal de Bar-le-Duc. Le procès aurait dû être reporté, mais j’ai essuyé un refus catégorique sous prétexte que j’étais “radicalement introuvable”. La convocation m’a été envoyée à une ancienne adresse à Paris, alors qu’il n’est pas difficile de savoir que je suis domicilié à Mandres-en-Barrois depuis deux ans : j’y suis filmé quand je m’y trouve, mon téléphone est sur écoute et, lorsque je donne des conférences publiques, des gendarmes filment parfois la salle… Il y a donc eu un an d’enquête sans que je sois au courant, sans convocation, sans audition, sans transmission de dossier pénal… C’est une atteinte au droit de la défense ! Je risque trois mois de prison avec sursis et 3 000 euros d’amende. On m’accuse d’avoir entravé des travaux de l’Andra dans le bois Lejuc en janvier 2017. Sur une vidéo de France 3, on me voit devant une pelleteuse, le visage à découvert. Je dis à la personne qui conduit l’engin que les audiences ne sont pas respectées, car nous étions alors dans un flou juridique absolu : la propriété du bois était contestée. Je vais faire opposition au jugement et j’espère un procès équitable pour me défendre sur le fond. Que nous reste-t-il si mettre son corps un instant devant une pelleteuse est passible de mois de prison avec sursis ? Face au péril nucléaire, pouvons-nous nous contenter de pétitions et de tweets sur les réseaux sociaux ? »

(1) Gaspard d’Allens, Andrea Fuori, Seuil, 2017.

L’avocat criminalisé

Étienne Ambroselli

La vague de perquisitions de juin 2018 n’a pas épargné Me Étienne Ambroselli, avocat d’opposants au projet Cigéo. Les policiers ont saisi tout le matériel informatique à son domicile parisien, qui est également son bureau professionnel. L’avocat a passé 36 heures en garde à vue, a été entendu par le juge d’instruction et a été placé sous statut de témoin assisté. Une criminalisation de la défense qui a choqué la profession. « En saisissant le matériel informatique de l’avocat de manière indifférenciée, le juge d’instruction s’en prenait à la défense ! Cette saisie entraînait une violation inacceptable du secret professionnel et permettait potentiellement à l’Andra d’accéder à tous les fichiers de l’avocat. La juge de la détention et des libertés [JDL] a reconnu qu’il y avait manifestement une atteinte au droit de la défense et au libre exercice de la profession d’avocat », résume Brigitte Jeannot, membre du Syndicat des avocats de France. Cinq jours plus tard, la JDL ordonnait la restitution des biens de Me Ambroselli. « Il y a deux ans, je n’aurais jamais imaginé que cela prendrait une ampleur pareille, confie l’avocat. Je n’avais jamais vécu une garde à vue et une perquisition de domicile. J’ai réalisé que l’État peut arrêter le cours de votre vie quotidienne à tout moment. »

« Une cage virtuelle »

Angèle

En juin 2018, Angèle, une des opposantes au projet Cigéo, est poursuivie pour association de malfaiteurs. Son domicile est perquisitionné, elle passe 57 heures en garde à vue puis est mise en examen. L’instruction a été lancée un an plus tôt, à la suite d’une action ciblant l’hôtel-restaurant qui jouxte le laboratoire de l’Andra. Angèle multiplie les rôles dans diverses associations antinucléaires, fait partie de l’équipe de soutien juridique et, lors de l’occupation du bois Lejuc, faisait le lien entre les militants perchés dans les arbres, les associations et les habitants.

« Ce rôle m’a valu d’être l’objectif n° 1 de cette opération d’arrestations. On peut au moins se réjouir qu’une femme soit considérée comme cheffe », ironise-t-elle. Cet été, sa première réaction a été de fuir pendant deux mois. « Je me suis dit que je faisais endurer beaucoup de choses à ma famille, qui n’a pas choisi mon militantisme. À mon retour, j’ai dû me confronter au contrôle judiciaire. »

Elle est interdite de territoire à Bure et à Saudron, et n’a pas le droit d’entrer en contact avec des personnes dont elle est proche, notamment dans ses fonctions d’administratrice du réseau Sortir du nucléaire, en tant que membre actif du réseau Anti-rép ou du fait de son rôle dans le groupe juridique en charge des recours contre Cigéo.

« C’est dur politiquement et humainement, car nous sommes tous amis ! Je ne suis pas en prison, certes, mais le contrôle judiciaire est une sorte de liberté conditionnelle, une cage virtuelle. »


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