Richard King : « Trump favorise l’extrémisme racial »

Après la tuerie de Pittsburgh, l’anthropologue Richard King revient sur les particularités de l’antisémitisme américain et sur ses liens avec la suprématie blanche, les médias et le discours public.

Le 27 octobre dernier, Robert Bowers tue onze personnes dans la synagogue Tree of Life de Pittsburgh lors de ce qui constitue l’attaque la plus meurtrière de l’histoire des États-Unis contre la communauté juive. Inconnu des services de police, l’assaillant est actif sur le site Gab.com, prisé par l’extrême droite américaine. Quelques jours plus tôt, il s’en était pris à l’association Hebrew Immigrant Aid Society (HIAS), dénonçant son action pour l’accueil des populations immigrées. « HIAS aime amener des envahisseurs pour tuer les nôtres. Je ne peux pas rester assis et voir les miens se faire massacrer. »

Depuis la tuerie de Pittsburgh, de nombreux intellectuels états-uniens renouvellent leurs appels aux électeurs, les poussant à réfléchir à ce climat politique qui semble contribuer à la résurgence des violences raciales dans le pays. Dans une tribune publiée dans Le Monde, Maurice Samuels, professeur à l’université de Yale, dresse une liste des exercices rhétoriques opérés par Donald Trump pour tendre subtilement la main aux antisémites. En janvier 2017, rappelle Samuels, pour la journée de la mémoire de l’Holocauste, la déclaration du Président oublie d’inclure les juifs dans les victimes du nazisme. En août, à Charlottesville, alors que des suprémacistes blancs s’exclament, à l’encontre de manifestants antiracistes dont l’un trouvera la mort, « les juifs ne nous remplaceront pas », Donald Trump renvoie dos à dos les opposants : « Il y a des gens bien des deux côtés. » Enfin, c’est l’homme d’affaires juif George Soros qui fait les frais du complotisme du Président, qui l’accuse de financer la « caravane de migrants » venue d’Amérique centrale pour demander l’asile aux États-Unis, et insinue qu’il aurait payé des militants pour convaincre les sénateurs républicains de voter contre l’entrée du juge Brett Kavanaugh à la Cour Suprême.

L’anthropologue Richard King analyse ici les ressorts historiques et actuels de cette flambée de violence.

À une époque où de nombreuses minorités sont perçues comme des menaces par les tenants de la suprématie blanche, pourquoi la communauté juive est-elle prise pour cible ?

Richard King : Pour les Américains pensant que leur identité blanche (whiteness) est en péril, qu’ils soient extrémistes ou non, le monde est rempli de personnes dangereuses dont le but est de faire du mal à l’Amérique blanche, voire de la détruire. Tout peut y contribuer : l’immigration depuis l’Amérique centrale, l’islam, le multiculturalisme, la discrimination positive, les joueurs de la National Football League qui protestent contre la violence d’État, Hollywood, le mariage pour tous, etc. D’un côté, ces peurs raciales n’ont rien à voir avec les juifs, et beaucoup d’Américains qui éprouvent ces sentiments ne font pas le lien avec cette communauté. Mais, d’un autre côté, l’antisémitisme offre un discours permettant de combiner dans une même théorie les prétendus dangers qui menaceraient l’Amérique blanche et de les envisager comme les composantes d’un plus vaste complot. L’antisémitisme décrit les juifs comme des marionnettistes conspirateurs. Cette manière de penser suggère que les juifs tentent de promouvoir le multiculturalisme, l’immigration ou Hollywood pour saper, sinon attaquer, les Blancs et l’Amérique blanche. Cette vision trouve ses racines dans les « Protocoles des Sages de Sion », les accusations de meurtres rituels et autres interprétations des Écritures accusant les juifs d’avoir tué le Christ.

Cette idée d’une communauté juive manipulatrice et utilisant les autres races pour arriver à ses fins semble être au cœur des motivations du tireur de Pittsburgh…

Cette vision n’est pas neuve. Si considérer que les juifs sont responsables des migrations venues d’Amérique centrale semble être un phénomène récent, les théories complotistes antisémites aux États-Unis soutiennent depuis longtemps que les juifs manipulent les médias, les gouvernements et les autres races. Ceci est particulièrement visible dans la manière dont les représentants du White Power attaquent les médias qu’ils imaginent contrôlés par des juifs. Ces théories assurent que les juifs utilisent les médias pour faire fleurir le multiculturalisme ou le marxisme culturel en s’appuyant notamment sur la figure des athlètes et des célébrités noirs. L’objectif étant bien sûr de saboter les valeurs et les intérêts de l’« Amérique blanche ».

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