Scholastique Mukasonga, au nom des siens

L’écrivaine franco-rwandaise a raconté dans un récit paru au printemps dernier comment la soif de savoir lui a permis d’échapper au génocide des Tutsis. Poursuivant inlassablement son travail d’assistante sociale, elle soutient aujourd’hui les migrants.

Injonction paternelle : la réussite scolaire. Jusqu’à traîner sa fille, sous la menace d’un bâton, le jour de l’examen national. C’est aussi grâce à ce père, Cosmas, que le français, qu’il ne connaissait pas, est devenu pour elle une seconde langue. Cosmas s’était juré de sauver au moins un de ses enfants par l’école. Il ne s’est pas trompé. Ça valait bien, pour Scholastique Mukasonga, d’en faire le dédicataire de son dernier récit, Un si beau diplôme ! Celui d’assistante sociale, peut-être le seul choix de sa vie, pour exercer auprès des femmes paysannes. Le chemin sera âpre et laborieux. Elle le sait, parce que sa carte d’identité porte, « comme marque infamante », la mention « Tutsie ».

Scholastique Mukasonga naît en 1956 à Gikongoro, au sud-ouest du Rwanda, entre une mère fière de la noblesse de son lignage et un père intendant respecté et redouté, au service des chefs sous l’autorité coloniale. À la maison, on parle le kinyarwanda. En 1960, tandis qu’ont éclaté les premiers pogroms contre les Tutsis, sa famille est déplacée dans la région inhospitalière du Bugesera, à Nyamata. Elle a 4 ans seulement. « Je me revois dans une cour, confie-t-elle aujourd’hui, assise en tailleur dans la poussière, regardant l’affolement général. On avait été transportés toute la nuit dans un camion-benne et déversés à même le sol. Je m’accrochais au pagne de ma mère ! Ce n’est pas vraiment un souvenir de jeunesse, parce que je n’ai pas eu de jeunesse, mais des responsabilités, tantôt à épauler mes parents, tantôt à protéger mes petites sœurs. » Ce n’est qu’un début dans une existence de départs et d’arrivées, de valises faites et défaites.

Exil

Passé l’école primaire, l’adolescente réussit, en dépit de son statut ethnique, à s’inscrire au lycée Notre-Dame-de-Cîteaux, à Kigali, qui lui entrouvre « les portes du savoir ». Premières années de pensionnat, à 12 ans. Puis, contre toute attente avec ce maudit statut qui ne permet qu’à 10 % de Tutsis d’avoir accès aux études, elle est admise à l’école sociale de Karubanda, à Butare, à tout juste 16 ans. Réservé aux élites, placé entre les paysans et les politiques, confronté aux fréquentations des bourgmestres pour la promotion rurale, le métier d’assistante sociale fait rêver.

En 1973, comme toutes ses camarades tutsies, la jeune Scholastique est chassée de l’école de Karubanda. Le Burundi, territoire frontalier, est alors pour beaucoup de Rwandais la première étape sur le parcours de l’exil. « Je ne dirais pas [que c’est] une chance, on ne peut pas parler de chance à propos d’exil, mais l’opportunité d’accéder à des études supérieures », sans interdit, sans restriction. Elle reprend ses études à l’école d’assistantes sociales de Gitega, dirigée par des sœurs flamandes d’une sévérité morose, calées dans la surveillance tatillonne, mesquine, et « l’hypocrisie élevée au rang de vertu ». En face de l’école se dresse un pavillon abritant les lépreux. Il y a mieux que ça comme paysage pour qui ressent profondément « la lancinante désespérance de l’exil », a fortiori quand on reste esseulée, quand toute sa famille croupit dans la misère de Gitagata, à trois jets de pierres de Nyamata, sur une terre appauvrie où le spectre d’un massacre annoncé hante jours et nuits.

Pour tout bagage, Scholastique trimbale « [son] livre », à la couverture rouge et or, ramassé à l’occasion d’un séminaire : Le Comte de Monte-Cristo, qu’elle lit et relit, planque jalousement sous son matelas. Les malheurs d’Edmond Dantès la fascinent. Reviendra-t-elle, comme lui, au pays ? Mais faudra-t-il, comme lui plus tard, se venger ? En attendant, l’école devient son château d’If, entre solitude familiale et tristesse. Reste à trouver un abbé Faria et son trésor. Elle ne le devine pas encore, mais ce trésor sera celui de « pouvoir écrire », de s’employer au français (depuis l’école primaire), parce que la langue est une identité, « et cette identité, on me l’avait niée. Elle était devenue une menace de mort, qu’il a fallu raviver par la voie de la langue ».

Stages et séminaires se suivent. Avant de décrocher ce « si beau diplôme ». Ça n’empêchera pas infortunes et déboires. À commencer par l’impossibilité d’une affectation parce que les femmes burundaises demeurent prioritaires. Scholastique Mukasonga se mue en secrétaire particulière d’un riche Hollandais, le temps d’obtenir enfin son précieux sésame, à 20 ans, un contrat local au sein de l’Unicef pour travailler auprès des paysannes et à la promotion des femmes. Pendant cinq ans, elle parcourt les collines de la province de Gitega, à la fois agronome, diététicienne et infirmière, s’efforçant d’améliorer le sort et les conditions de vie de ses habitantes.

Feuille blanche

C’est en arpentant les sentiers sinueux de cette région que la jeune diplômée rencontre celui qui deviendra son mari, à 24 ans : un Français en service national actif, Claude, chargé de recueillir auprès des anciens les traditions orales du Burundi.

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