Et le réel est devenu insupportable

La colère des gilets jaunes révèle la faillite du modèle néolibéral, qu’une masse de personnes a subitement décidé de ne plus accepter.

La France a-t-elle vécu sa première « jacquerie 2.0 » ? Vient-on de voir poindre le début d’un conflit opposant le pouvoir d’achat à l’urgence écologique, ou mettant dos à dos les contribuables français et des ennemis de l’intérieur désignés ? Chacun est tenté de voir midi à sa porte face au surgissement de colère hétéroclite des gilets jaunes. Le gouvernement le premier. Après des semaines d’atermoiements et dans une déconcertante impréparation, il a tenté de réduire le mouvement à une fronde de petits contribuables pressés de percevoir les fruits de la croissance, qui, c’est promis, ruisselleront bientôt.

Seule certitude, cette subite synchronisation des colères a donné une voix à une figure aussi invisible qu’omniprésente dans les discours politiques de tous bords. Un « petit peuple » souvent fantasmé, désormais capable de se faire voir et de s’exprimer de lui-même. Et cette voix nouvelle parle d’injustice. « Subitement, le seuil de tolérance a cessé de s’élever et le réel devient, enfin, insupportable, ce qui pousse les gens à réagir », observe le psychologue Antoine Duarte. Il faudra du temps et du recul pour comprendre le moment gilets jaunes, mais ce spécialiste des résistances à l’Institut de psychodynamique du travail perçoit des dynamiques connues. « Il y a une rupture dans l’ordre du consentement, dans la “servitude volontaire”, qui conduit les gens à dénier ou à justifier tout un tas d’injustices pour pouvoir les supporter. » Et si ce moment semble sans lendemain, du fait de la désorganisation des gilets jaunes, il aura au moins « recréé des communautés politiques », note le sociologue Alexis Spire (1). « Des gens, dans des villes, dans des campagnes, ont occupé des ronds-points, se sont mis à se parler, à discuter, […] à faire de la politique, sur un mode local, de proximité, un mode authentique. Ils ont pris conscience de la force des mobilisations collectives. »

Le mouvement des gilets jaunes a aussi démontré avec quelle implacable rapidité le mythe Macron s’était effondré. Un naufrage qui fait apparaître les failles béantes du modèle néolibéral. Le discours « antisystème » n’est certes pas un dénominateur commun des gilets jaunes. Au contraire, ce mouvement répond plutôt à une « morale » de l’économie, estime le sociologue Samuel Hayat (2). Un ensemble de normes non écrites de ce que devrait être un fonctionnement vertueux de l’économie, que les gilets jaunes se sentent en droit de protéger, y compris par la désobéissance. En revanche, ce « bon sens populaire » fait valoir que « l’économie réelle doit être fondée sur des principes moraux […] contre la glorification utilitariste de la théorie du ruissellement chère aux élites dirigeantes », reformule le sociologue, reprenant une idée développée par l’historien américain E. P. Thompson pour comprendre les révoltes du XVIIIe siècle.

Ces fissures qui fragilisent la doxa néolibérale étaient déjà bien visibles. Et le mouvement des gilets jaunes, hormis sa forme inédite, avait en réalité été prévu. Les voix s’étaient élevées pour alerter sur le risque de recul du consentement à l’impôt, face à la litanie de scandales sur l’évasion fiscale qui nous ont peu à peu fait mesurer l’ampleur du phénomène. Alors que les gouvernements successifs depuis Nicolas Sarkozy organisent un basculement massif de la fiscalité des entreprises vers les ménages.

Des syndicalistes et des spécialistes du droit social avaient également vu venir le surgissement de la violence, lorsque les ordonnances sur le code du travail ont méthodiquement désarmé les syndicats pour affaiblir leur pouvoir de négociation, pour permettre aux patrons de suivre les préceptes de la « modération salariale » (3). Un recul du dialogue social, conjugué à un affaiblissement spectaculaire de la justice prud’homale (chute de 15 % des contentieux en 2017), qui faisait craindre que les salariés veuillent de plus en plus se faire justice eux-mêmes.

De son point de vue de psychologue, Antoine Duarte est, lui, habité par la question de comprendre pourquoi les gens ne se révoltent pas davantage contre l’organisation néolibérale du travail qui les opprime. « Ce qui nous étonne, c’est la capacité qu’ont les gens à ériger des défenses qui permettent d’opposer un déni au réel, de continuer à vivre dans une situation qui, à d’autres moments, aurait été invivable. » Une mécanique qui, lorsqu’elle s’inverse, peut être rompue de manière irréversible, observe-t-il.

Il reste 52% de l'article à lire.

   Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou créez un compte :

Article réservé

Pour lire cet article :

Je choisis un pack
Achetez un pack de crédits
pour accéder à cet article.
Consultez nos offres d’abonnement,
à partir de 8€/mois.
Déjà abonné(e) ?
Identifiez-vous.

Vous pouvez aussi acheter le journal contenant cet article ici

Haut de page

Voir aussi

Articles récents