Gilets jaunes : « On a tous nos problèmes, mais on est solidaires »

La révolte des gilets jaunes tire sa puissance d’une agrégation des souffrances. Si elle semble sans débouché politique, elle comble une vraie carence. Reportage.

Une petite colline de pierres qui prend le vent, ceinte par un flot continu de voitures. Un feu qui s’éteint sous la bruine. Huit heures, vendredi matin. Le jour se lève sur trois gilets jaunes à moitié endormis, dans le fatras de canapés récupérés et le cabanon de palettes qu’ils ont surveillé toute la nuit, à l’entrée de Chartres (Eure-et-Loir). En ce jour de veillée d’armes pour les gilets jaunes de toute la France, les premiers rayons du soleil font renaître le ballet incessant des visites. Sur le chemin du travail, au détour d’une livraison ou à la faveur d’une heure creuse, ils sont nombreux à venir apporter un tas de bois pour le feu, quelques vieux meubles ou une petite somme d’argent.

Sylvie (1), auxiliaire de vie à domicile, raconte la souffrance secrète qu’elle voit au quotidien chez ces mamies qui « ont peur d’avoir faim » et mettent des provisions de côté. Sur les routes de 8 heures à 19 h 30, elle gagne elle-même moins que le Smic, parce que ses déplacements ne sont pas rémunérés mais « indemnisés » 7 centimes par kilomètre. « Si l’essence augmente, cela me coûtera plus cher de travailler », s’indigne cette mère célibataire, qui fait la tournée des ronds-points en lutte de la région depuis le début du mouvement.

Sur ce point névralgique de l’entrée de Chartres, transformé en carrefour de la solidarité, il s’agit moins aujourd’hui de bloquer la circulation que de se tenir chaud. Chacun venant avec son histoire goûter parfois pour la première fois au réconfort simple de faire corps. Rompre l’isolement qui enferme certains dans une misère invisible.

Plus à l’ouest du département, sous une cabane de fortune dressée entre deux montagnes de palettes, Magalie attend la fin d’une averse, épuisée mais rayonnante. Voilà cinq nuits qu’elle campe sous la tente où les provisions sont entreposées, au bord d’un rond-point de Nogent-le-Rotrou, malgré le froid, l’humidité et son hypertension qui l’empêchent de dormir. « On est une famille. On a tous nos problèmes, mais on est solidaires », se réjouit cette ancienne ouvrière de l’électrotechnique, qui a collectionné les missions d’intérim après la délocalisation de son usine en 1992. Depuis le 18 novembre, elle a vu renaître sur ce rond-point une solidarité qu’elle pensait disparue. « Ils ont réussi à diviser les gens, nous sommes arrivés à une situation critique entre les êtres humains », soupire-t-elle. Elle vit aujourd’hui du RSA et doit lutter au quotidien contre les pièges de l’isolement. Le versement de son allocation a déjà trois jours de retard, alors que sa banque lui prélève une dizaine d’euros d’agios pour le moindre découvert de 10 euros. L’éloignement l’empêche aussi de se rendre aux Restos du cœur, « car il faudrait que je mette 3 ou 4 litres d’essence dans ma voiture pour y aller », soupire-t-elle.

Ils sont nombreux à endosser le gilet jaune pour rendre ainsi visible une souffrance. Comme cette Francilienne croisée samedi matin sur la place de la République, à Paris, venue clamer son sentiment d’abandon en prenant le prix du paquet de biscottes en exemple : « Il a augmenté de 14 centimes à 1,64 euro, c’est inadmissible. Ma retraite, elle, n’a pas bougé depuis 2004. »

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