Les Khméricains, retour en terre inconnue

Chaque année, après une condamnation en justice, des dizaines de Cambodgiens réfugiés aux États-Unis sont expulsés sur la terre de leurs ancêtres. Un pays étranger pour la plupart d’entre eux.

À Phnom Penh, le mois d’août est particulièrement étouffant. Chaleur et humidité abrutissent les sens, et la circulation soulève des nuages de poussière qui, immédiatement, se collent à la peau. « Je n’arrive pas à me faire à ce temps, soupire Molly. Mais j’imagine que je finirai par m’y habituer. De toute façon, je n’ai pas le choix. À présent, c’est ici que je dois vivre. » En avril, elle a quitté sa vie aux États-Unis pour venir ici, sur la terre de ses ancêtres. Un départ contraint et forcé.

Molly est l’une de ceux que l’on surnomme les « Khméricains ». Leurs parents ont fui le Cambodge et les Khmers rouges à la fin des années 1970 pour se réfugier aux États-Unis. Eux font le trajet inverse, bannis sur une terre qu’on dit la leur, mais qu’ils ne connaissent pas, ou peu. Nés au Cambodge ou dans les camps de réfugiés de Thaïlande, ils ont vécu toute leur existence aux États-Unis, leur patrie de cœur. Car leurs parents n’ont jamais demandé la naturalisation américaine pour leur famille, trop occupés à se créer une nouvelle vie. Et eux n’ont jamais songé que le statut de résident permanent puisse leur être retiré.

Mais, depuis 2002, un accord passé avec Phnom Penh permet aux États-Unis d’expulser vers leur pays d’origine des Cambodgiens condamnés par la justice américaine, une fois leur peine purgée. Environ 700 l’ont déjà été. Des expulsions qui se sont multipliées depuis l’élection de Donald Trump, qui n’a jamais fait mystère de sa volonté de se débarrasser des « criminels étrangers ».

Ces « Khméricains » ne sont certes pas des enfants de chœur. Tous sont passés par la case prison à un moment ou à un autre. Mais, aux États-Unis, la liste des condamnations pouvant conduire à une expulsion est longue. Des crimes les plus graves – homicide, viol et agression sexuelle, proxénétisme, trafics – aux faits de délinquance couverts par la large notion de « crime violent ». Mais également toute violation de la loi fédérale ou locale sur les drogues, soit, dans certains États, toute possession supérieure à 30 grammes de marijuana.

Seules les autorités cambodgiennes sont informées des condamnations, ainsi que la Khmer Vulnerability Aid Organization (KVAO), une ONG de Phnom Penh s’occupant de l’accueil et de l’intégration des expulsés. Quand ils arrivent au Cambodge, leur peine est parfois loin derrière eux. « Certains sont arrêtés par l’immigration juste après leur sortie de prison, mais d’autres ont purgé leur peine des années plus tôt, détaille Sonec Tan, responsable de la KVAO. Ils sont sortis, se sont recréé une vie, ont fondé une famille, acheté une maison, payé leurs impôts, comme tout un chacun. Et, un jour, ils sont expulsés. » Pour eux, cet exil est un brutal déchirement.

Molly, l’une des très rares femmes dans cette situation (une dizaine depuis 2002), est arrivée à Phnom Penh cinq mois plus tôt. Elle se rappelle encore la nausée qu’elle a ressentie en débarquant sur le tarmac. « C’était comme si la réalité me frappait soudain violemment à l’estomac, me disant :“Voilà, t’es au Cambodge maintenant, et c’est pour toujours” », se souvient-elle. À 36 ans, elle n’avait jamais mis les pieds sur le sol cambodgien : « Je suis née dans un camp de réfugiés en Thaïlande. J’avais deux ans quand je suis arrivée aux États-Unis, c’est là que j’ai vécu toute ma vie ! » Sans être pour autant de nationalité américaine. Réfugiée, Molly ne s’est jamais vraiment inquiétée de la fragilité de sa carte verte (green card), son statut de résidente permanente. Jusqu’à son arrestation en 2017 par l’immigration américaine comme ancienne condamnée. Son crime d’origine ? Possession de marijuana, dit-elle : « C’était en 2008. À l’époque, j’étais une mère célibataire, c’était difficile. En échange d’un peu d’argent, j’ai accepté de garder le stock d’un ami. C’était une erreur, je me dis aujourd’hui qu’on m’a piégée. » Et dans l’État de Virginie, où la législation sur les drogues est très sévère, cette « erreur » lui vaut une condamnation à cinq ans de prison, dont 24 mois ferme.

Il reste 57% de l'article à lire.

   Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou créez un compte :

Article réservé

Pour lire cet article :

Je choisis un pack
Achetez un pack de crédits
pour accéder à cet article.
Consultez nos offres d’abonnement,
à partir de 8€/mois.
Déjà abonné(e) ?
Identifiez-vous.

Vous pouvez aussi acheter le journal contenant cet article ici

Haut de page

Voir aussi

Articles récents